Extrait

Paul Gauguin

Alain Resnais

1949 - 13 minutes

Documentaire

Production : Les Films du Panthéon

synopsis

La vie passionnée et passionnante de Paul Gauguin, artiste du XIXe siècle, qui a sacrifié famille et travail pour sa peinture. De la Bretagne à Tahiti, sa vie est illustrée par ses œuvres et commentée par des textes issus de son journal...

Alain Resnais

Dès son enfance, Alain Resnais est passionné de cinéma. À 12 ans, il reçoit une caméra Kodak avec laquelle il tourne des films en Super 8 dans son jardin, dont un remake de Fantomas. Il s’inscrit plus tard au Cours Simon et il entre en 1948 dans la première promotion de l’Idhec (aujourd’hui la Fémis) en section montage. Il réalise quelques courts métrages sur l’art comme Van Gogh et Guernica. Dans les années 1950, il réalise de nombreux autres courts métrages dont, avec Chris Marker, le célèbre Les statues meurent aussi (Prix Jean-Vigo du court métrage en 1954). En 1955, il entre dans l’histoire en réalisant Nuit et Brouillard, film de référence sur la déportation qui lui a valu le Prix Jean-Vigo en 1956. Le chant du styrène, produit en 1958, scelle une véritable famille de cinéma pour Resnais : le producteur Pierre Braunberger, le directeur de la photo Sacha Vierny et le musicien Pierre Barbaud, avec lesquels il retravaille par la suite. Deux ans plus tard, Resnais réalise son premier long métrage, Hiroshima mon amour, sélectionné en compétition officielle à Cannes. Le film est le premier d’une longue série que l’on peut diviser en deux. Jusqu’au milieu des années 1960, sa filmographie peut être considérée comme expérimentale, avec des films comme L’année dernière à Marienbad ou Muriel ou le temps d’un retour. Pour la deuxième partie de son œuvre, moins abstraite, il s’entoure de comédiens fidèles : Sabine Azéma, Pierre Arditi et André Dussollier, avec lesquels il tourne Pas sur la bouche, Mélo, On connaît la chanson… Il meurt en 2014, quelques semaines avant la sortie de son dernier film, Aimer, boire et chanter, adapté de la pièce de théâtre The Life of Riley du dramaturge britannique Alan Ayckbourn.

Critique

À l’aube de sa longue et si fructueuse carrière, le jeune Alain Resnais a alors réalisé de nombreux courts métrages, dont le très remarqué Van Gogh (1948), primé à la Mostra de Venise et Oscar du “meilleur court métrage deux bobines” en 1949. Résultant d’une commande tout comme Van Gogh, Paul Gauguin procède selon la même forme, qui annonce celle du documentaire des années 1950, qu’il soit ou non question d’art ou de peinture : commentaire littéraire interprété par une voix-off dite par un comédien (ici Jean Servais) ; omniprésence d’une musique accompagnant de près la narration (signée Darius Milhaud, qui a œuvré au cinéma pour Jean Renoir, Jean Painlevé, Luis Buñuel, Robert Siodmak ou encore le génial Rentrée des classes de Jacques Rozier) ; usage largement illustratif des images. Il s’agit véritablement d’un cinéma d’agencement de ces trois éléments, et on connaît la relation forte de Resnais au montage, auquel il fut formé au sein de l’Idhec qui vient juste d’être créée.

Comme Van Gogh, Paul Gauguin prend le parti de raconter la vie du peintre avec ses peintures (dont des autoportraits permettant de l’incarner à différents âges). Avec le parti-pris de n’utiliser que des fragments de tableaux obtenus au banc-titre, à coups de zooms avant et arrière, de travellings. Ce n’est qu’à l’avant-dernier plan que l’on appréhende un tableau dans son ensemble – la dernière œuvre de Gauguin, inachevée –, précédant un ultime autoportrait à la tonalité funèbre. Cette mise en scène semble en tous cas cultiver la relation forte de Resnais avec la bande-dessinée – plus qu’avec le cinéma d’animation –, par la variation des échelles des images, la rythmique de la “lecture”.

Vivre et peindre constituent le propos central d’un film qui dessine une trajectoire portée par un idéalisme tourmenté – l’intertitre initial annonce ce refus d’une vie normée de courtier dans la banque pour celle, précaire, d’artiste bohème. Faisant l’impasse sur la jeunesse du peintre au Pérou et un voyage initiatique aux Amériques en 1886-1887, Paul Gauguin s’axe sur une géographie en trois étapes, à la fois esthétiques et existentielles : Paris, Pont-Aven, Tahiti. Autant de stations qui s’apparentent à une fuite pour vivre en homme libre, comme si une corruption généralisée s’était emparée du monde – Paris est caractérisé de “désert pour le monde pauvre”. Paul Gauguin poursuit un primitivisme : archaïsme et mysticisme en Bretagne, où il vit comme un paysan sous le nom de Sauvage ; une sorte de paradis perdu-retrouvé en Polynésie où il s’enivre d’une relation sensuelle au lieu, et d’un érotisme scandaleux – sa relation avec Tehura, son modèle, seulement âgée de treize ans, mentionnée implicitement : “Elles rient, elles jouent, puis elles aiment”.

Si la Bretagne et la Polynésie remplissent Gauguin d’expériences esthétiques qui alimentent son art, lui donnant l’occasion de tournants essentiels, le désir d’un idéal existentiel paraît sans cesse déçu ; la nuit, les peurs et les tourments viennent sans cesse recouvrir la possible utopie, faisant de cette quête une “triste aventure”.

Arnaud Hée

Réalisation et montage : Alain Resnais. Image : Henri Ferrand. Son : Pierre Calvet. Musique originale : Darius Milhaud. Production : Les Films du Panthéon.