Extrait
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Parmi nous

Clément Cogitore

2011 - 30 minutes

France - Fiction

Production : Kazak Productions

synopsis

Amin, jeune clandestin, vient de rejoindre un campement dans la forêt. Chaque nuit est l’occasion de tenter de gagner la zone portuaire et d’embarquer sous les camions. Au cours de ses tentatives, il découvre qu’entre la forêt et les hommes qui la parcourent, agissent d’autres groupes, d’autres visages, d’autres espaces.

Clément Cogitore

Né en 1983 à Colmar, Clément Cogitore étudie aux Arts décoratifs de Strasbourg, puis au Fresnoy. À mi-chemin entre art contemporain et cinéma, il mêle à l’ensemble de son projet artistique films, vidéos, installations et photographies. Ses œuvres de vidéaste et photographe sont projetées et exposées dans nombreux musées, de Paris à New York.

Depuis 2006 et son premier court métrage, Chroniques (Grand prix au festival Entrevues de Belfort), ses nombreux autres courts ont été très remarqués : Visités est présent à Locarno en 2007, Parmi nous reçoit le Grand prix de l’Académie européenne du cinéma en 2010,  Bielutine, dans le jardin du temps est à la Quinzaine en 2011, Les Indes galantes est honoré du Prix du public à Clermont-Ferrand en 2018… Après ce film au succès colossal, il est par ailleurs invité à mettre en scène l’opéra-ballet de Rameau à l’Opéra National de Paris, en septembre 2019. 

En 2015 sort son premier long métrage Ni le ciel, ni la terre, racontant l’histoire d’une troupe française en Afghanistan dont les soldats disparaissent peu à peu. Le film, véritable succès critique, obtient le Prix de la Fondation Gan à la Semaine de la critique et est nommé au César du meilleur premier film.

En 2017, son moyen métrage documentaire Braguino, autour d'une famille vivant en autarcie dans la taïga russe, bénéficie d’une sortie en salles remarquée. 

En 2022, Clément Cogitore est de retour à Cannes avec son nouveau long métrage, Goutte d'or, présenté en séance spéciale. 

 

Critique

Pour le personnage principal de Parmi nous (jamais nommé, mais désigné comme “Amin” dans la fiche technique du film), un jeune migrant clandestin, il y a les jours et les nuits. Le jour est un horizon d’attente, de surplace. La nuit une mise en mouvement, et la tentative toujours recommencée de passer “de l’autre côté”. Clément Cogitore s’empare d’une figure qui peuple le cinéma, documentaire et de fiction, comme notre réalité contemporaine. Même s’il n’a pas pu tourner où il le souhaitait (au port de Ouistreham, près de Caen, où il avait fait les repérages avant de ne pas être autorisé à y filmer) et fut amené à reconstruire des décors ailleurs, il opte pour un ancrage réaliste – la scène d’ouverture en témoigne. Avant de le faire dériver vers un onirisme poétique, l’imaginaire, le mythologique. Soit ce qui constitue l’univers d’un cinéaste désormais bien identifié. On constate combien Clément Cogitore sait ce qu’il veut raconter de l’altérité et de la cohabitation entre les “mondes”, réels et imaginaires, visibles et invisibles. Et comment : il le fait ici avec le talentueux complice Sylvain Verdet à l’image, et un sens des durées et des coupes d’une grande justesse, apportant densité et tensions aux plans.

Parmi nous est un récit initiatique. Littéralement avec cette scène au début du film où Amin est initié à la “zone” par deux personnes qui apparaissent comme des vétérans expérimentés du lieu. Se présentent à eux un entrelacs et un enchevêtrement de hautes barrières et de grilles, de routes et de voies, de modes de surveillance en tous genres, y compris de féroces canidés. Mais cette initiation emprunte des itinéraires étranges, qui renvoient à la mythologie, aux grands récits. Avec ces tentatives toujours recommencées on pense logiquement à Sisyphe. Mais aussi à Ulysse face au cyclope, qui dit s’appeler “Personne” pour tromper son bourreau – comme on l’a noté, Amin n’est pas nommé dans le film et on apprend dans un dialogue que les migrants ne doivent pas prononcer le moindre mot lorsqu’ils se font prendre, afin d’éviter d’être rapatrié si leur langue est identifiée.

Clément Cogitore met en scène des rencontres, des formes de cohabitation avec une altérité, comme lorsqu’après une tentative infructueuse de franchissement, Amin se trouve happé par la transe d’une fête techno, dans une communion musicale, au-delà du langage, avec d’autres jeunes gens, qui se trouvent bien être ses semblables. Une autre nuit, une tentative de passage tourne à la confrontation avec un chien. L’homme doit alors retrouver des instincts primitifs, sauvages, affronter à main nue des bêtes assoiffés de sang, dans un retour de l’archaïque. Et bientôt Amin se trouve dans un interstice situé entre la vie et la mort, désigné comme les limbes dans certaines civilisations. L’onirisme et la stylisation de Clément Cogitore ne sont jamais malaisants, d’abord parce qu’il émane de Parmi nous une empathie palpable, mais aussi une portée politique assez percutante, cinglante, culminant lors de cette sorte de prêche d’un compagnon d’Amin, qui se termine ainsi : “Et il n’y aura ce jour-là plus nulle part où nous ramener car toutes les mers auront déjà été traversées et toutes les frontières auront été franchies.”

Arnaud Hée

­Réalisation et scénario : Clément Cogitore. Image : Sylvain Verdet. Montage : Isabelle Manquillet. Son : Antoine Corbin, Julien Ngo-Trong et Vincent Cosson. Musique originale : Olivier Bombarda et Bruno Droux. Interprétation : Murat Subasi, Maurad Saad et Khalifa Natour. Production : Kazak Productions.

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