Malgré la nuit
Guillermo García López
2023 - 17 minutes
France, Espagne - Fiction
Production : Les Valseurs, Sintagma Films, Salon Indien Films
synopsis
La Cañada Real, le plus grand bidonville d’Europe situé aux abords de Madrid, est privé d’électricité depuis plus d’un an. Toni, 13 ans, et son meilleur ami Nasser ont fait de ce quartier leur terrain de jeu et d’aventures. Mais un jour, Nasser annonce à Toni qu’il part en France avec sa famille.
biographie
Guillermo García López
Guillermo García López est né en 1985 à Madrid. Après une première mondial à l’IDFA, son premier long métrage, Frágil equilibrio, a remporté le Goya du meilleur documentaire. En 2020, il recevait le prestigieux prix Princesse de Gérone pour les Arts et la Littérature.
Son court métrage Malgré la nuit, coproduit par Les Valseurs du côté de la France, a fait sa première en compétition officielle au Festival de Cannes en 2023, avant de remporter le Goya du meilleur court métrage de fiction et de faire partie de la sélection officielle du César 2025 du meilleur court métrage de fiction.
L'association entre producteur et réalisateur s'est poursuivie avec Ciudad sin sueño, signé par le cinéaste sous le nom de Guillermo Galoe et projeté en compétition à la Semaine de la critique. Le projet avait été développé dans le cadre de la Résidence de la Cinéfondation, à Paris.
Critique
Dès son premier plan, Malgré la nuit installe l’idée d’une bascule. Non pas celle, à venir, entre l’obscurité et la lumière, mais celle, plus prosaïque, d’une carcasse de voiture. Des adolescents jouent sur une bagnole renversée, qu’ils font osciller comme un manège improvisé. L’objet est hors d’usage, abandonné dans une friche de parpaings et de gravats, mais il devient surface de jeu, point d’équilibre, promesse de mouvement. Cette image inaugurale condense potentiellement tout le court métrage de Guillermo García-López : une enfance capable de détourner les ruines, d’inventer du possible à partir de ce qui ne sert plus. Rien n’est là pour signifier la misère, tout est filmé pour saisir un regard, une manière d’habiter le monde avant qu’elle ne disparaisse.
À la Cañada Real, gargantuesque bidonville en périphérie de Madrid, privé d’électricité depuis plus d’un an, Guillermo García-López choisit de ne jamais filmer l’obscurité comme un simple déficit. La nuit, ici, est une matière sensible. Les couleurs du ciel, les teintes orangées ou bleutées, la granulation de l’image argentique donnent au territoire une qualité irréelle, comme si le réel était déjà traversé par l’imaginaire de ceux qui le regardent.
Le feu qui résiste à la nuit, récurrent, devient très vite l’un des motifs les plus forts du film. Autour des flammes, les récits circulent, les générations se répondent. Une femme raconte, les mains levées, tandis qu’une enfant l’écoute, fascinée. Le feu éclaire les visages, remplace l’électricité absente, fabrique un cercle de paroles et de regards. Il est à la fois chaleur, mémoire et menace : ce qui éclaire peut aussi s’éteindre. Et c’est dans les flammes qui grimpent le long de palettes de bois que s’achèvera le récit. Cette plongée en bidonville n’a rien d’une enquête, mais elle est un monde vécu par fragments, par gestes, par circulations d’énergie. À hauteur d’enfant, le réel s’organise en sensation.
C’est dans ce tissu d’images que s’inscrit l’usage par Tonino du téléphone portable. Les bidonvilles sont filmés dans toute leur étendue via l’appareil d’un gamin qui use et abuse des filtres pour recouvrir la poussière ocre de dorures numériques et de gerbes violettes. Les campements deviennent des territoires de science-fiction et entrent en dialogue avec la matière argentique du film. Il ne s’agit pas d’opposer deux régimes visuels, mais de montrer comment l’un prolonge l’autre. Filmer devient une tentative de retenir quelque chose : un ami qui s’apprête à partir vivre loin, en France, autant qu’un dernier regard sur ces rues de cendres.
Malgré la nuit n’est pas tant un film sur la perte que sur ce qui précède la perte : cet instant suspendu où l’enfance, consciente de sa fin imminente, cherche à se capturer elle-même avant de basculer. L’échappée des oiseaux, issus d’un petit commerce de contrebande, offre au film l’une de ses images les plus justes : non pas l’illusion d’une liberté durable, mais la capture d’un instant où l’enfermement cède. Les oiseaux perforent le ciel comme des dizaines de taches multicolores. C’est un feu d’artifice inespéré et c’est à cet endroit précis que se tient le bouleversement de Malgré la nuit.
Arnaud Hallet
Réalisation : Guillermo García López. Scénario : Guillermo García López et Inbar Horesh. Image : Alana Mejía González. Montage : Victoria Lammers. Son : Fernando Aliaga, Antoine Bertucci et Vincent Arnardi. Interprétation : Antonio Fernández, Nasser Rokni et Pura Salazar. Production : Les Valseurs, Sintagma Films et Salon Indien Films.


