1990 - 13 minutes
France - Fiction
Production : GREC
synopsis
Sur la place de l’église d’un village aveyronnais, la nuit, deux jeunes gars, Basile et Igor, attendent un troisième personnage...
biographie
Alain Guiraudie
Né de parents agriculteurs, le 15 juillet 1964 à Villefranche-de-Rouergue, dans l'Aveyron, Alain Guiraudie s'est avant tout formé par la biais de la culture populaire : BD, séries, films de genre…
Son passage de quelques mois à l'université – en Histoire, à Montpellier – le sensibilise au militantisme et il réalise en 1990 un premier court métrage produit par le Grec, Les héros sont immortels, bientôt suivi de Tout droit jusqu'au matin (1994) et La force des choses (1997).
C'est avec le moyen métrage Du soleil pour les gueux que la critique découvre son cinéma atypique, qui oscille entre western moderne, récit picaresque et conte philosophique. Son engagement politique affirmé le pousse à représenter à l'écran la classe ouvrière, comme dans Ce vieux rêve qui bouge, moyen métrage lauréat du Prix Jean-Vigo 2001, très remarqué à la Quinzaine des réalisateurs la même année.
Guiraudie passe ensuite au format du long avec Pas de repos pour les braves en 2003, puis Voici venu le temps en 2005, deux films qui apportent leur pierre à l’édifice d’une utopie politique et sexuelle, ancrée dans le Sud-Ouest et à l'accent chantant.
Après Le roi de l'évasion en 2009, le cinéaste occitan fait une nouvelle fois sensation à Cannes grâce à L'inconnu du lac en 2013 (Prix de la mise en scène d'Un certain regard), ode érotique et passionnelle dont l’affiche par trop suggestive a été censurée dans les villes de Saint-Cloud et de Versailles.
En 2014, il publie pour la première fois un roman, Ici commence la nuit chez POL, et présente deux ans plus tard en sélection officielle à Cannes Rester vertical, avec Damien Bonnard, explorant les zones rurales de Lozère.
Après Viens je t’emmène, tourné à Clermont-Ferrand et qui réunit Noémie Lvovsky, Jean-Charles Clichet et Doria Tillier en 2022, Guiraudie signe Miséricorde, en partie inspiré de son roman Rabalaïre, un “pavé” de plus de 1000 pages publié en 2021 (chez POL à nouveau).
Son septième long métrage, Miséricorde, est présenté au Festival de Cannes 2024 dans le cadre de la section “Cannes Première”, avant de sortir en salles en France lau mois d'octobre de la même année.
Critique
Produit par le GREC, Les héros sont immortels est le premier film d’Alain Guiraudie. Fraîchement restauré, le film apparaît aujourd’hui dans une forme impeccable. Le film est presque sans histoire, sans drame. Deux amis, la vingtaine passée, Basile (Jean-Claude Feugnet) et Igor (Alain Guiraudie lui-même), se retrouvent la nuit sur les marches d’une église, sur une place, en espérant croiser Machin. Ce dernier est un troubadour moderne qui écrit des poèmes sur les places des cités aveyronnaises. On ne sait rien de lui. Les deux compères font le pari que venir là, la nuit, est le meilleur moyen de le trouver, à défaut de partir à sa recherche. Pourquoi ? Pour écrire un article dans leur canard, “La Coquille”, un fanzine plutôt qu’un journal, que personne ou presque ne connaît. Soit une erreur dans le paysage local, une inconnue dont peut-être même Machin ignore l’existence. En attendant, ils parlent de tout et de rien. Ils imaginent des stratégies pour interpeller Machin. Pari, là encore, sur des possibles. Ils évoquent les gens qu'ils ont croisés. Propos rapportés ou banalités du terrain, qui relèvent tantôt de l’amitié, tantôt du journalisme en herbe.
Que le journal s’appelle La Coquille, que le personnage recherché s’appelle Machin et que ses poèmes demeurent pour nous, de bout en bout, mystérieux, tout cela évidemment n’est pas anodin. Alain Guiraudie signe un film autour de l’erreur, de l’indécision, du mystère et des possibles.
Le dispositif du décor quasi unique, littéraire, théâtral, évoque directement Samuel Beckett (En attendant Godot, bien sûr) avec ses personnages complémentaires et cette impression de temps cyclique, arrêté. Mais ici c’est peut-être moins la question de l’absurde que la présence du rien, de tout ce rien qui occupe la surface. Chez Beckett, l’attente est essentiellement existentielle ; chez Guiraudie, elle est une façon de créer et d’habiter le monde, de passer du temps ensemble. Comment, autour de ce rien, construire malgré tout quelque chose ? Les deux garçons attendent quelqu’un, mais ont-ils réellement envie de le rencontrer ?
Comme souvent dans les films de Guiraudie, le titre est spécialement réussi et parlant. Qui sont ces héros dont on nous parle ? S’agit-il de ces deux journalistes en herbe, à moitié chômeurs et à moitié écrivaillons qui veulent faire un article sur un poète qu’ils ne connaissent pas, pour un journal que personne ne lit ? Il y a là d’ailleurs une sorte de comédie de l’ambition dérisoire, mais aussi une réflexion sur la fabrication des récits. Ils ne cessent d’imaginer des hypothèses, des stratégies. Finalement, ils produisent de la fiction avant même d’avoir rencontré leur sujet. Guiraudie s’amuse de ces personnages qui sont aussi, sans doute, un peu lui-même. La bande-son aux accents de western convoque, dans cette nuit aveyronnaise, tout un imaginaire héroïque. Elle agit comme un contrepoint comique à l’immobilité des personnages. Car oui, ces personnages ne font rien d’héroïque. Ils ne réalisent aucun exploit. Alors que faire et que dire de cette immortalité dont nous parle le titre ? C’est peut-être là que le cinéma intervient : il donne à ces existences minuscules une forme d’éternité, les conserve dans cette nuit, dans leur jeunesse, dans leur complicité, dans leur banalité. Disons aussi qu’autour de ce grand rien se noue ici un lien et qu’en maraude, au fil de cette nuit, Guiraudie nous raconte une histoire d’amitié où circule d’une étrange manière le désir.
Donald James
Réalisation et scénario : Alain Guiraudie. Image : Jean-Pierre Brouat. Montage : Pierre Molin. Son et musique originale : Xavier Rosso. Interprétation : Jean-Claude Feugnet et Alain Guiraudie. Production : GREC.


