Extrait

Le sexe de ma mère

Francis Canitrot

2023 - 15 minutes

France - Animation

Production : La Station Animation

synopsis

À cinquante ans, Éli s’occupe de sa mère. Intrusive et lubrique, la vieille dame est nostalgique d’une jeunesse débridée et le sexe est une idée fixe chez elle.

Francis Canitrot

Né en 1985, Francis Canitrot a commencé des études de mathématiques avant de s’orienter vers le cinéma d’animation. Après une formation en animation 3D (il est l'un des six réalisateurs du film du MoPA d'Arles, Azul, en 2012), il a travaillé plusieurs années pour Autour de minuit en tant que graphiste VFX et décorateur en stop-motion (notamment sur des opus de la saga Panique au village de Patar et Aubier).

Sa rencontre avec Jérémy Clapin, en 2013, éveille en lui le désir de faire ses propres films et il travaille régulièrement depuis chez Folivari, Xilam et La Station Animation comme superviseur de production tout en développant ses projets personnels.

Le sexe de ma mère a été sélectionné en compétition officielle des courts métrages au Festival de Cannes 2023.

Critique

Éli a cinquante ans et vit avec sa mère. Pas “chez” sa mère ; avec elle, dans cette fusion tiède où l’on ne sait plus qui a besoin de qui. Marie, vieille dame jadis libertine, est persuadée d’agir pour son bien quand elle fourre son nez, ses mots et ses opinions dans l’intimité de son fils. Celui-ci grogne, souffre, culpabilise. Mais il reste. Et chaque jour, c’est le même numéro, rôdé comme une vieille mécanique qui grince, mais qu’on n’ose pas arrêter.

Le film pose une question qu’on n’aime pas trop se poser : à quel moment un parent cesse-t-il d’être un guide ? Et que se passe-t-il quand le cordon, au lieu d’être coupé, s’enroule autour du cou ? Canitrot y répond par la sexualité, terrain où tout se joue. Marie a eu une vie de cuisses ouvertes et de rideaux à moitié tirés. Éli n’a jamais rien vécu. La mère impose au fils sa vision du plaisir, lourde, bavarde, sans filtre. Lui se replie dans sa carapace, ce blindage qui le protège d’elle et l’étouffe en même temps. Et Marie n’a rien d’un monstre : elle se croit dans son rôle, c’est ce qui la rend si redoutable. On ne se défend pas contre quelqu’un qui vous veut du bien.

Dehors, Éli est prude, presque effacé. Dedans, ça bout, ça cogne, quelque chose d’animal cherche la sortie. Pourtant, il choisit de ne pas choisir. Il préfère rêver de Nathalie, la voisine, plutôt que la rencontrer. C’est tellement plus sûr, un fantasme : il ne dit jamais non, il ne juge pas, il ne vous regarde pas dans les yeux. Et quand Marie meurt pour de bon, rien ne s’arrange. Elle est toujours là, installée dans la tête, plus envahissante que jamais. Il va falloir la tuer une seconde fois, symboliquement, de ses propres mains. Le deuil comme un règlement de comptes, orchestré par une séquence hallucinée, une farce macabre qui exorcise d’un coup toute tentation d’explication.

Visuellement, Le sexe de ma mère est un petit bijou d’artisanat. Têtes modelées en résine, peintes à l’acrylique, décors numérisés, stop-motion et 3D mêlées jusqu’à brouiller les pistes : on ne sait plus ce qui relève de la marionnette ou du modèle numérique. Cette matière tactile donne à ces visages une présence troublante, comme une peau sous laquelle quelque chose remue. Rousseau au mur du salon, Hopper dans la guérite du parking : les références, en filigrane, nourrissent le film sans jamais l’écraser. La musique de Julien Decoret, tranchante, achève de lui donner son relief.

Ce qui frappe, c’est l’audace du ton : un film qui préfère nous parler de désir, de honte, de ce qu’on cache sous la peau quand on a passé sa vie à ne rien montrer. Canitrot nous met mal à l’aise, puis il nous fait rire de l’être. Car cette relation étouffante, si singulière soit-elle, parle à tous ceux qui ont déjà senti la sollicitude d’un parent virer à l’invasion. On sort avec l’impression d’avoir assisté à une naissance très tardive, forcément un peu sanglante. Celle d’un homme qui, à cinquante ans, ose enfin avoir un corps à lui.

Léa Drevon

Réalisation et scénario : Francis Canitrot. Animation : Zoé Berton-Bojko, Nicolas Cadet, Florian Durand et Mélody Gringoire. Image : Damien Buquen et Simon Filliot. Montage : Nicolas Demaison. Son : Thomas Bauduin. Musique originale : Julien Decoret. Production : La Station Animation.

À retrouver dans