Le mariage forcé
Aurore Engel
2024 - 21 minutes
France - Fiction
Production : Tchik Tchik Productions
synopsis
Pauline, jeune prof idéaliste, se met en tête de monter Le Mariage forcé de Molière avec sa classe. Lors d’un cours, elle croit comprendre que Lili, l’une de ses élèves, souffre de sa relation avec son copain Joshua. Espérant que la fiction l’aide à s’émanciper dans la réalité, Pauline lui donne le rôle principal féminin de la pièce.
biographie
Aurore Engel
Critique
Rares sont ceux qui, plus jeunes, ne se sont jamais interrogés sur les raisons de leur présence à ce cours ; pourquoi devraient-ils apprendre cette pièce vieille de plus de trois siècles ou, pire, connaître la biographie de son auteur. Sans parvenir à expliquer ce désintérêt, les voilà réduits à subir ce profond ennui ; les minutes s'écoulent avec une lenteur étouffante, scellant un peu plus leur détachement. Ce n’est que quelques années plus tard que ces élèves, devenus adultes, rendent aux professeurs toute la noblesse de leur métier. Comme si le sens d’un apprentissage ne se révélait qu’après qu’il ait eu lieu. Comme si l'épaisseur d’un cours n’advenait qu’avec le temps, enrichi par la vie. C’est sur cette dynamique qu’Aurore Engel met en scène, dans Le mariage forcé, la rencontre de deux femmes ; l’une est professeure, l’autre élève.
Sur un air de clavecin, des détails de tableaux du XVIIe siècle emplissent l’écran et se succèdent avec frénésie, tandis qu’un générique pop aux teintes violettes apparaît, arythmique. Une souris d’ordinateur arrête soudain la danse d’un clic droit sur “copier l’image”. Le ton décalé est donné, la porosité des espaces également, et de ce frottement des époques naîtra une redéfinition de l’anachronisme. Notre écran devient celui de Pauline, nouvelle professeure de théâtre au lycée. Elle est passionnée et cherche avec soin l’illustration qui donnera le plus envie aux élèves de jouer la pièce de Molière Le mariage forcé. Ce sera sur la base du volontariat, refusant de se soumettre à une logique de points supplémentaires pour appâter.
La permanence de certaines dynamiques de cette pièce la rend contemporaine. Déjà, le théâtre de Molière mettait en scène certains personnages féminins cherchant à s’affirmer et s’affranchir des rapports de domination dans le couple. Mais alors que ses élèves sont occupés à découvrir le texte, l’attention de la professeure est retenue par Lily, assise au fond de la classe. L’air triste qui se lit sur le visage de la jeune femme est dû à son copain. “Avec lui, elle ne profite de rien, elle est en train de gâcher sa jeunesse”, lance son amie Jenna. L’enjeu est posé : c’est à cet endroit précis, point de jonction entre passé et présent, texte connu et expérience intime, que le cours de Pauline se dote d’une seconde lecture. Désemparée et délaissée par les autres professeurs, elle décide de faire de la pièce un langage de substitution, une façon de communiquer autrement. Lily se retrouve à jouer le rôle de Dorimène, femme forte refusant de se soumettre. Petit à petit, une analogie se tisse entre la vie de ces deux femmes, à l’image d’un miroir inversé. Et Pauline est convaincue que cela permettra à Lily de prendre conscience de l’enfermement dans lequel elle sombre. Mais sans doute la professeure est-elle biaisée par un fantasme d’identification ; très vite, elle ne fait plus simplement travailler une comédienne : elle interprète la vie de son élève à travers la pièce, dépassée par ses propres convictions et par son désir de transmettre.
Dans une mise en scène sobre et subtile – le parallèle entre théâtre et réalité est maîtrisé, l’emprise de Joshua sur Lily est sourde –, Le mariage forcé joue adroitement sur plusieurs niveaux, où chacun questionne sa place vis-à-vis des autres. Aurore Engel fait de l’éducation le fil rouge de son film et porte un regard lucide sur le monde professoral, qui, aujourd’hui peut-être plus que jamais, a besoin de reconnaissance. Car enseigner, ce sera toujours aussi transmettre une certaine manière d’appréhender la vie, autant que de s’y préparer.
Lucile Gautier
Réalisation et scénario : Aurore Engel. Image : Grégoire Delattre. Montage : Léo Przybylski. Son : Louis Beaufort. Interprétation : Alba Fareneau, Milla Kuentz et Pauline Serieys. Production : Tchik Tchik Productions.


