Extrait
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La traversée de l’Atlantique à la rame

Jean-François Laguionie

1978 - 22 minutes

Animation

Production : Institut national de l’audiovisuel / Médiane Films

synopsis

Au début, il ne s’agissait que de traverser l’océan, un exploit comme un autre. Mais il y a des voyages qui durent plus que l’on ne l’a prévu...

Jean-François Laguionie

Jean-François Laguionie est l’un des plus grands noms du cinéma d’animation en France et sa réputation a largement dépassé nos frontières. Né à Besançon en 1939, il s’est passionné dès l’enfance pour le dessin. Ayant rencontré Paul Grimault, il réalise plusieurs courts métrages à partir du milieu des années 1960 et reçoit la Palme d’or du court métrage au Festival de Cannes 1978 avec La traversée de l’Atlantique à la rame. Le César du meilleur court métrage d’animation suit l’année suivante. Fort de ce succès, Laguionie fonde à Saint-Laurent-le-Minier, dans le Gard, son propre studio : La Fabrique. Auteur de plusieurs romans, il en adapte certains à l’écran, signant enfin, en 1984, un premier long métrage : Gwen, le livre de sable. Suivront Le château des singes, en 1999, puis L’île de Black Mór, en 2003. Laguionie œuvre également pour la télévision, mais il y alterne les fonctions d’animateur, de directeur artistique, de producteur ou de chef-décorateur. En 2011, son chef-d’œuvre, Le tableau, combine l’animation de peintures à l’huile avec un mélange de 2D et de prises de vues réelles. Le film obtient une nomination au César du film d’animation. Il s’attèle alors à un nouveau projet, Louise en hiver, avec le soutien de la Région Bretagne, où il a désormais élu domicile. Le film arrive dans les salles françaises en novembre 2016. L'année 2019 l'aura vu tout particulièrement mis à l'honneur, avec la sortie du long métrage Le voyage du prince, coréalisé par Xavier Picard, après que sept de ses courts métrages aient été distribués en salles par L'Agence du court métrage, dans des versions restaurées, au sein d’un programme intitulé Les mondes imaginaires de Jean-François Laguionie.

Critique

Voir ou revoir La traversée de l’Atlantique à la rame revient à entreprendre une expérience esthétique et philosophique entièrement décalée. Le novice ne trouvera pas ce que le titre semble promettre. La traversée à la rame se transforme vite en voyage indéterminé dont il est aisé de comprendre qu’il métaphorise le parcours de la vie, le vagabondage des deux protagonistes du film. Rappelons ici que Jean-François Laguionie a fait ses débuts sous l’aile de Paul Grimault. Son cinéma bricolé, porté par une mise en scène exigeante et politique, prolonge l’esprit de l’auteur du Roi et l’oiseau. On y vit (donc) en marge (de la société bourgeoise) et ses personnages, rameurs mais également artistes, baladins ou retraités, vouent une passion sans faille aux océans et aux grands voyages immobiles.

Inscrit dans le programme du titre, ce goût de la marge, de la solitude occupe d’ailleurs toute la première partie de ce film (qui en compte quatre) : une femme et un homme laissent derrière eux New York – autant dire le monde. Dans la barque chacun est à sa place, avec ses rames et son instrument de musique favori. Lui une clarinette, elle une harpe pliante. Chaque jour, ils jouent le même morceau. Chacun, à tour de rôle, tient le journal de bord. “Enfin seuls !” écrit et lit tout d’abord la jeune femme après avoir quitté le littoral en 1907. Peu à peu la civilisation s’évapore et avec elle, la notion du temps. Une année dure quelques secondes. Joie du cinéma ! Une ellipse illumine cette traversée, l’éloigne de tout rivage balisé (celui de la compétition sportive ou de l’exploit). Et quand la civilisation revient à la charge, quand le Titanic croise le chemin de nos rameurs mélomanes, celle-ci-ci s’encastre comme on sait et coule sous leurs yeux. “Nous n’avons rien pu faire” ment la voix de la femme (que l’on voit s’échiner à coups de rame à faire couler quelques passagers) inaugurant ainsi un hiatus son/image qui, tel un virus, va peu à peu contaminer le mode narratif du film et permettre au réalisateur du Tableau de tenir la barre d’un récit aux couleurs sépulcrales, dans lequel l’amour déraille et où la musique, comme le bilan conjugal, s’accordent aux couleurs des éléments (encre rouge, ciels noirs et mer diaphane).

Chez Laguionie, l’homme change selon les masques qu’il porte. La folie, suggérée dans l’introduction par le récit liminaire de la voix off, recouvre peu à peu le film de tensions. Angoisse, désagrégation, mort, réincarnation animale. Laguionie met en scène une animation de papiers découpés : ses marionnettes rigides touchent à l’abstraction à travers des plans larges. Ce ne sont plus des voyageurs mais les jouets d’un jeu de massacre, des ombres, des fantômes. Peut-être ont-ils toujours été morts ? Vivre, revivre chantait Gérard Manset. Il est toujours temps de vivre suggère la dernière séquence, en forme de happy end ensoleillé, pacifié au rythme du vent. Doublement couronné d’une Palme d’or et d’un César, ce chef-d’œuvre de Laguionie, période courts métrages, se révèle in fine un conte métaphysique dans lequel l’auteur de Louise en hiver, tout en revisitant le mythe de la caverne de Platon, esquisse ses propres légendes et dessine une réflexion tant à propos de l’Amour (avec un A majuscule) que du sens de la vie.

Donald James

Réalisation et image : Jean-François Laguionie. Scénario : Jean-François Laguionie et Jean-Paul Gaspari. Montage : Claude Reznik. Musique : Pierre Alrand. Son : Christian Dusfour, Daniel Mellinger et Robert Thuillier. Voix : Charlotte Maury et Jean-Pierre Sentier. Production : Institut national de l’audiovisuel / Médiane films.

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