Extrait

La matelassière

Alain Cavalier

1987 - 12 minutes

France - Documentaire

Production : Caméra One

synopsis

Tant que j’ai la force, je travaille. Mon docteur, il me dit : “Vous mourrez au travail, Madame Bouveret”. Et je le crois, parce que c’est ma vie, ça.

Alain Cavalier

S’il apparaît comme l’un des plus grands créateurs du cinéma français, grâce à L’insoumis, La chamade, Thérèse, Libera me ou Pater, Alain Cavalier, né à Vendôme en 1931, a également souvent œuvré dans le format court, suivant une démarche documentaire singulière et personnelle.

On peut citer à cet égard sa série de Portraits (1991), son triptyque Les braves (2007) ou encore ses Lieux saints (2007). Certaines de ses œuvres courtes sont directement liées à quelques-uns de ses longs : Elle, seule proposait en 1982 de se concentrer, en 11 minutes, sur le visage de Catherine Deneuve, son actrice de La chamade, tandis que Lettre d’Alain Cavalier s’inscrit dans la période de préparation de Thérèse.

Un programme intitulé Cavalier Express, distribué dans les salles en novembre 2014, comprenait aussi une fiction de quatre minutes datant de 2007 : Agonie d’un melon. Ses films suivants furent la série Six portaits XL (2017) et les documentaires Être vivant et le savoir (2019) et L'amitié (2022). Il a reçu à la même période, en 2019, le Prix Jean-Vigo d'honneur.

Sur l’œuvre du cinéaste et son art propre, on se reportera à l’ouvrage de référence d’Amanda Robles, collaboratrice régulière de Bref : Alain Cavalier, filmeur.

Critique

Aline Bouveret, matelassière officiant quai des Célestins, a disparu. Mais le film qu’Alain Cavalier lui a consacré, La matelassière (1987), est quant à lui entré dans l’histoire : celle du court métrage français ; celle du documentaire et, plus largement, celle du septième art. Voire également l’histoire avec un grand H qui, aujourd’hui, aux côtés des grandes figures, inclut les invisibles, héros du quotidien, sans grades, sans nom, sans voix, ouvriers ou artisans, et plus particulièrement les femmes au travail…

Avec ce film court réalisé pour la télévision (La Sept, ancêtre d’Arte) Alain Cavalier initie la série de ses portraits sur les petits métiers d’hier et d’aujourd’hui occupés par des femmes plus ou moins âgées. Cette première série de dix films (dans l’ordre de leur réalisation : La matelassière ; La fileuse, La trempeuse ; L’orangère ; La brodeuse ; La dame-lavabo ; La canneuse ; La relieuse ; La bistrote ; La repasseuse ; La rémouleuse ; La maître-verrier) connaîtra une deuxième saison ; autre volet (dans l’ordre de leur réalisation : La marchande de journaux ; La cordonnière ; La fleuriste ; La roulotteuse ; La gaveuse ; La romancière ; L’archetière ; La corsetière ; La souffleuse de verre ; L’opticienne ; L’illusionniste ; L’accordeuse) ; puis, toujours dans la catégorie des Portraits, Cavalier abordera d’autres sujets à travers, parfois, des formats plus larges (Vies ; Les braves ; Six portraits XL). 

Réalisées avec une équipe réduite, souvent la même, ces deux séries autour de treize minutes pour chaque opus, tous tournés sur une journée, épousent peu ou prou un dispositif aujourd’hui devenu le (grand) patron de nombreux documentaires, un format qui a suscité des filiations. Soit un décor unique, un atelier de travail, un huis clos conventuel, un décor cagibi où l’on aperçoit quelques objets puis des mains qui s’affairent. Ensuite, peu à peu, dans une chronologie du dévoilement, apparaissent le corps et le visage de l’hôte.

Rien de spectaculaire. Rien de sensationnel. Une attention au geste et au visage, à l’ordre du jour, au temps de la fabrication ; avec, en filigrane, une corrélation des décors, des objets (la laine des matelas) et des êtres (la chevelure de la matelassière). Au cours de la série et des saisons, le dispositif enregistre de nombreuses variations. À ce titre, le premier épisode, celui de La matelassière, ne cesse de surprendre : il est à la fois le grand patron des films à venir et déjà – avec ses incursions musicales, son fondu au noir – autre chose. 

Film coupé en deux (à 7 minutes) La matelassière comporte deux films en un : double portrait. Tout d’abord un portrait pictural ; véritable “nature morte” épurée, presque abstraite, vivante et habitée, typique de la peinture hollandaise où le décor, la cadre, la laine et la lumière, n’est pas un accessoire, où tous les éléments du tableau s’imbriquent comme filés ensemble. On pense notamment à La dentellière, à La laitière ou encore à Une femme lisant une lettre. Deuxième portrait, celui d’une femme en mouvement, au travail. En travaillant en équipe réduite, pour la télévision, Cavalier anticipe le bouleversement à venir du septième art, de la révolution numérique. Par ailleurs, d’emblée Cavalier tourne le dos à l’impératif éthique du cinéma documentaire. Il entre dans le film, y participe en vue de partager l’expérience en direct. On n’est plus dans une espèce de schizophrénie qui opposerait subjectivité/objectivité, mais dans une dialectique dialogique avec Cavalier filmeur et intercesseur de toutes les nuances. Où le portrait est autant autoportrait, féminin que masculin, pluriel que singulier. À travers ses Portraits, Cavalier met en scène une espèce d’épiphanie du réel, tout a de l’intérêt : le métier dans ses menus détails (poussières, outils, matériel et objet travaillé) tout autant que la vie des interviewées. Force de la nature, la matelassière a non seulement porté sur ces épaules des matelas, mais également toute sa grande famille. Le gros plan sur ses mains (index tordus, déformés par le travail) aurait pu être accompagné d’un long discours. Or la beauté du film tient à cet équilibre subtil, tout en complexité(s).

Au bout du compte, La matelassière parle d’une femme dans une pièce, un jour donné, avec des outils, de la laine, un corps fatigué et une vie entière passé à faire les mêmes gestes. Cavalier filme cela sans surplomb, sans discours, comme une respiration. Le film tient : rien n’est expliqué. Rien n’explique le fil de l’existence qui se déplie dans la lenteur, dans le silence, dans un frottement, dans un regard. Parfois en quelques mots. Trente-cinq ans plus tard, madame Bouveret a disparu. Mais ce qu’elle faisait – travailler, tenir, durer – est toujours là, intact. Dans la lumière du film, c’est la lumière du film.

Donald James

Réalisation et scénario : Alain Cavalier. Image : Jean-François Robin. Son : Alain Lachassagne. Musique originale : Jean-François Robin. Production : Caméra One.

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