Extrait

La distance entre le ciel et nous

Vasilis Kekatos

2019 - 9 minutes

Fiction

Production : Blackbird Production et Tripode Productions

synopsis

Deux inconnus se rencontrent pour la première fois, la nuit, dans une station-service perdue. Alors que le premier fait le plein, il manque quelques euros au second pour rentrer chez lui. Les deux hommes vont marchander le prix de ce qui les sépare d’une histoire.

Vasilis Kekatos

Né en 1991 sur l’île de Céphalonie, en mer Ionienne, Vasilis Kekatos est de nationalité grecque. Il a étudié le cinéma à l’université Brunel à Londres et travaillé en tant que réalisateur à la fois sur des courts métrages et des clips. Il est aussi le directeur artistique du SeaNema Open Air Film Festival, où des films sont projetés sur des plages aménagées à Argostóli, sur son île natale. Après avoir été remarqué avec Le silence des poissons mourants, présenté à Locarno et lauréat du Grand prix du Festival de Villeurbanne en 2018, il remporte quelques mois plus tard, pour son film suivant, la Palme d’or du court métrage, ainsi que la Palme Queer, au Festival de Cannes. Il prépare alors son premier long métrage, qui devrait se tourner à la fois en Grèce et aux États-Unis.

Critique

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des jeunes spectateurs.

Comme dans Le silence des poissons mourants (2018), Vasilis Kekatos creuse l’idée de l’inéluctabilité. Là, la spirale vers la mort annoncée de son héros ; ici, l’évidence de la relation à naître entre les deux protagonistes. Là, du burlesque noir ; ici, de la romance réaliste. Mais la facture change, due au budget – là confortable, ici réduit – et donc au tournage, cette fois concentré sur quelques heures d’une seule nuit. C’est une rencontre en temps réel. Une approche entre une paire de drôles d’oiseaux. Une drague dans une station-service. Une joute verbale et un match de regards. Qui commence par un échange virtuel avec un autre dragueur, sur écran de téléphone, et qui s’achève sur l’échappée belle de deux corps enlacés sur une moto, vers la capitale. Des séductions, on en a vu au cinéma. En long, en large, en travers. Et pourtant, ce court film tire son épingle du jeu.

Comme les deux origamis, perroquets miniatures inséparables que le héros voyageur essaie de vendre en duo, sinon rien, au motard, le tandem masculin se retrouve aimanté au fur et à mesure que la parole s’accumule. Ce bavardage du chat et de la souris avance par interpellations et provocations. Comme une parade amoureuse qui va de comment on se toise à comment on accepte la connivence. Un récit sur le fil, sur la longueur, telle une pelote dont on tire le fil jusqu’à épuisement. Telle l’allumette dont on suit l’embrasement jusqu’à extinction de la flamme. Sauf qu’ici, autre chose commence ensuite. C’est d’ailleurs par la cigarette et le feu que l’échange s’enclenche, avant le jeu du marchandage. Kekatos est un fin stratège de la construction dramatique, travaillant à la fois sa maîtrise de la grammaire et des outils du Septième Art, et l’ouverture aux vents du dehors, avec les moyens du bord.

Ceux de l’imprévu, de l’urgence, des contingences matérielles, qui font que le cinéaste a peu de temps pour concrétiser son désir. Une tension productive, qui s’exprime aussi par la fébrilité de la caméra tremblée, par le papillonnage des silhouettes et des regards, et par le suspense croissant quant au départ, ensemble ou non. Ioko Ioannis Kotidis et Nikos Zeginoglou rivalisent de présence dans le cadre et c’est du cinéma sans filet, au plus près de leurs visages, cadrés en gros plan et en légère contre-plongée, s’appuyant sur la texture des peaux et sur la puissance des iris qui se défient. Le duel incertain vire au slow provocateur, et la buée hivernale et la fumée du joint réchauffent la piste. À la fin, plus besoin de convaincre, la distance n’est plus une inconnue, la route est aux futurs amants, la nuit leur appartient et la bande-son peut entamer le I Surrender de Suicide.

Olivier Pélisson

Réalisation et scénario : Vasilis Kekatos. Image : Giorgos Valsamis. Montage : Stamos Dimitropoulos. Son : Yanis Antypas et Valia Tserou. Musique originale : The Boy. Interprétation : Ioko Ioannis Kotidis et Nikolakis Zeginoglou. Production : Blackbird Production et Tripode Productions.