Extrait
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La bête

Filippo Meneghetti

2017 - 22 minutes

Fiction

Production : Paprika Films

synopsis

Un village isolé dans les terres et dans le temps. Un enfant tombe dans un gouffre qu’on dit hanté. Son grand-père, vieux berger presque aveugle, essaie de convaincre les habitants du hameau de surmonter leurs peurs pour faire face à la nuit et aller à son secours.

Filippo Meneghetti

Originaire de Padoue, en Vénétie, Filippo Meneghetti a commencé sa carrière à New York en travaillant dans le circuit du cinéma indépendant.

Après des études de cinéma, puis d’anthropologie à Rome, il collabore à l'écriture du long métrage Imago mortis, de Stefano Bessoni (2009). Parallèlement, il travaille comme premier assistant durant plusieurs années.

Il passe à la réalisation avec les courts métrages Undici (en coréalisation avec Piero Tomaselli, 2011) et L’intruso (2012), sélectionnés et récompensés dans plusieurs festivals italiens et internationaux.

Avec le court métrage La bête, il signe son premier film français avant de passer au long métrage. Deux, interprété par Barbara Sukowa et Martine Chevallier, est choisi pour représenter la France dans la course à l'Oscar 2021 du meilleur film en langue étrangère.

Critique

Parfois, le passage du court au long métrage s’effectue sous des auspices de changement de cap radical. C’est le cas pour Filippo Meneghetti, donc le premier long, Deux, est à la fois nommé au César 2021 du meilleur premier film (sic) et ambassadeur portant les couleurs de la France aux prochains Oscars, qui seront remis le 25 avril. Avant cette touchante chronique des amours contrariées entre deux femmes parvenues à l’hiver de leur vie, c’est un film d’époque taiseux et mystérieux qui avait mobilisé le jeune cinéaste italien désormais installé en France. La bête plonge ainsi dans un passé indéfini, même si on évalue au dix-huitième ou dix-neuvième siècle le moment du récit, et une région française rurale aussi peu reconnaissable, presque volontairement “générique”, avec son dialecte tranchant nettement avec les sonorités du français. 

Précisément, c’est en Bretagne que le film a été tourné, mais le propos dépasse de très loin cette inscription géographique pour mieux cerner des croyances perdurant dans le mode de vie de nos ancêtres, étriqué par la force des choses puisque le seul horizon était le plus souvent celui des limites du village et des forêts environnantes, comme durant les nombreux siècles ayant précédé. S’appuyant sur une économie de moyens manifeste dans l’écriture et à un recours minimaliste aux dialogues,  Meneghetti sonde la perception du mal, rien de moins, dans ces sociétés grégaires séculaires, s’attachant aux éléments symboliques que sont la nuit, l’inconnu ou la végétation dense et anxiogène. Ou alors un gouffre, aussi sombre que profond. 

La trame du film est limpide : un petit berger chute dans cette crevasse qui épouvante les autochtones, persuadés qu’elle est hantée, liée au Diable, dont la figure redoutée peut surgir partout, dès les cornes imposantes d’un bouc qui, dès le premier regard, ne nous semble pas très catholique ! Avec un soin remarquable apporté à la photo – voir les scènes nocturnes éclairées par la lueur des flambeaux, renvoyant par exemple aux choix de Kubrick dans Barry Lyndon –, La bête joue la carte du film d’époque sur le principe de ces longs et souterrains trends historiques chers à l’école des Annales et à Fernand Braudel, en mettant à nu la persistance prégnante, presque systémique, des superstitions et d’un certain imaginaire païen jamais totalement digéré par le christianisme. 

Le réalisateur joue avec ces croyances hybrides, choisissant pour jeune héros, rapidement hors champ après sa chute dans l’inquiétante anfractuosité, un enfant roux, soit une couleur de cheveux synonyme de pacte avec les puissances occultes dans la culture médiévale, et même plus loin dans le temps. 

La réussite de la variation proposée par le réalisateur réside sans doute sans son choix de demeurer dans une sobriété de mise en scène et de narration sans se risquer à un mélange des genres et à quelque tentation fantastique – ce qui est néanmoins parfois probant, voir Le gouffre de Vincent Le Port (2015), également lié aux territoires finistériens. Mais s’en tenir à la métaphore de la peur de l’inconnu, avec son cortège de fantasmes, suffit amplement et prend même une résonance nouvelle dans les circonstances actuelles, polluées en permanence par le retour de refoulés collectifs, fussent-ils ineptes. 

Christophe Chauville 

Réalisation et scénario : Filippo Meneghetti. Montage : Ronan Tronchot. Son : Pierre-Albert Vivet. Musique originale : Michele Menini. Interprétation : Jakez Andre et Loann Lavaux. Production : Paprika Films.

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