Extrait

L’homme qui ne se taisait pas

Nebojša Slijepčević

2024 - 13 minutes

France, Bulgarie, Croatie, Slovénie - Fiction

Production : Les Films Norfolk, Studio Virc, Contrast Films, Antitalent

synopsis

Février 1993, Štrpci, Bosnie-Herzégovine. Un train de passagers reliant Belgrade à Podgorica est arrêté par les forces paramilitaires serbes. Alors qu’ils arrêtent des civils innocents, un seul homme sur les 500 passagers s’y oppose. Voici l’histoire vraie d’un homme qui ne pouvait pas rester silencieux. 

Nebojša Slijepčević

Nebojša Slijepčević, né en 1973, est un réalisateur et scénariste croate, diplômé en réalisation de l'Académie de théâtre et d'arts de Zagreb.

Son film L’homme qui ne se taisait pas a remporté la Palme d’or du court métrage au Festival de Cannes 2024, ainsi que le European Film Award et le César 2025 du meilleur court métrage de fiction. Il a également alors été nommé aux Oscars, après avoir été projeté dans une kyrielle de festivals internationaux (Clermont-Ferrand, Dublin, Hong-Kong, Melbourne, Toronto, Vila do Conde, Vilnius, Winterthur…). 

Auapravant, il avait débuté par de premiètes œuvres courtes à la fin des années 1990 et son premier long métrage, le documentaire Gangster of Love (2013), avait été présenté en avant-première au Festival Hot Docs à Toronto avant de rencontrer un grand succès dans les salles croates.

Son documentaire le plus remarqué, Srbenka (2018), a reçu plus de vingt prix en festivals, dont le Doc Alliance Selection Award à Cannes, et avait été présélectionné pour les European Film Awards.

Parallèlement à la réalisation, Nebojša Slijepčević est connu comme producteur de documentaires pour la société de production Zagreb Film et enseigne à l’Académie d’art dramatique de Zagreb.

Il développe en 2026 un nouveau projet de long métrage, côté fiction, sous le titre international de Two Little Nightmares.

Critique

La guerre réduit à la binarité tout ce qui, en temps de paix, relève de la complexité. Elle s’en prend aux personnes les plus fragilisées, qu’elle transforme en dangereux ennemis pour justifier la violence la plus innommable. À des moments de l’histoire où la définition de l’identité surgit pour certains comme une solution à tous les autres problèmes, l’autoritarisme impose sa raideur arbitraire et affaiblit l’humanité. Le massacre de Štrpci s’est déroulé en 1993 pendant le conflit qui a ravagé la Bosnie-Herzégovine. Dix-huit musulmans, un Croate et un individu non identifié avaient été conduits dans une école à Višegrad, torturés et assassinés avant d’être jetés dans une rivière, la Drina. Le cinéaste d’origine croate Nebojša Slijepčević s’est emparé de cette circonstance historique particulièrement sensible pour réaliser L’homme qui ne se taisait pas (Čovjek koji nije mogao šutjeti en VO). Couronnée de la Palme d’or du court métrage au Festival de Cannes 2025, cette œuvre à la fois brève et monumentale poursuit des réflexions qui traversaient un long métrage mémorable réalisé il y a un quart de siècle : No Man’s Land de Danis Tanović (Ničija zemlja, 2001).

Durant treize minutes, L’homme qui ne se taisait pas décrit un trajet ferroviaire qui, tout à coup, doit cesser. On entre dans le film par le bruit d’un train en marche, pendant qu’à l’image l’étendue noire est ponctuée de flashs durant lesquels on aperçoit un homme endormi. L’homme d’une quarantaine d’années se réveille du fait de l’arrêt soudain du train et des cris qui proviennent des membres d’un groupe paramilitaire à l’extérieur. On découvre les personnes assises dans le wagon, à travers un mouvement panoramique. L’homme sort dans le couloir et voit se préparer un contrôle d’identité. Tous les passagers doivent se rassoir et présenter leurs papiers. Le poids des sons en hors-champ crée une tension dramatique extrême. Un passager d’une vingtaine d’années présent dans le wagon souhaite se calfeutrer, ce qui suscite le soupçon de l’observateur plus âgé. Ce dernier se veut rassurant : “Ça va aller. On ne les laissera toucher à personne, d’accord ?” Une adolescente fait mine d’être indifférente à la situation et se met à écouter de la musique pop grâce à son baladeur. Puis arrive l’inspection qui fait apparaître un personnage resté jusque-là silencieux : un officier à la retraite demande qu’on laisse le jeune homme tranquille. Le vieil officier est emmené de force.

Que son geste relève de la résistance élémentaire face à l’oppression ou de l’héroïsme ordinaire face à l’imminence de la mort d’autrui, il apparaît ici comme un geste de sacrifice. En effet, tout indique que le jeune passager sera emmené, mais cela ne sera pas le cas. Aussi le vieil officier, le seul passager non bosniaque du train, a-t-il, par son geste, sauvé le jeune homme. Le train repart, ce qui surprend un peu les passagers. Tout au long du film, la caméra s’emploie à la manière d’une sonde à évaluer le degré d’humanité qui guide l’attitude des passagers de ce train funeste. Il semblerait qu’elle s’engouffre dans l’interstice entre la force apparemment indiscutable des assaillants et l’action dubitative des passagers sidérés. L’attitude de l’ex-officier renvoie à la définition de la morale telle que le philosophe Emmanuel Kant l’avait définie dans le champ philosophique. L’impératif catégorique dit : “Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle.” Le dilemme moral reste pourtant ouvert. C’est d’ailleurs une question que le film livre au spectateur : faut-il parler ou se taire ?

Mathieu Lericq

Réalisation et scénario : Nebojša Slijepčević. Image : Gregor Božič. Montage : Tomislav Stojanović. Son : Ivan Andreev Bfsa et Veselin Bografov. Interprétation : Goran Bogdan, Alexis Manenti, Silvio Mumelaš, Dragan Mićanović et Lara Nekić. Production : Les Films Norfolk, Studio Virc, Contrast Films et Antitalent.

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