Extrait
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L’amour existe

Maurice Pialat

1961 - 19 minutes

Documentaire

Production : Les Films du Jeudi

synopsis

Opposition entre la vie passée sur les bords de Marne avec ses guinguettes, ses promenades ou encore ses cinémas et le studio Méliès, et l’isolement de la banlieue des années 1960 dont la population est au mieux logée dans des pavillons situés aux limites des aéroports, soit entassée dans des bidonvilles, soit dans des HLM, qui déshumanisent peu à peu le paysage.

Maurice Pialat

Avant de devenir l’un des plus grands cinéastes français toutes époques confondues, récompensé de la Palme d’or à Cannes (pour Sous le soleil de Satan en 1987), du Prix Louis-Delluc (pour À nos amours en 1983) et du Prix Jean-Vigo (pour L’enfance nue en 1968), Maurice Pialat s’était tourné vers le cinéma après avoir initialement voulu devenir peintre.

Dans les années 1950 et 1960, il a ainsi signé une bonne quinzaine de courts métrages, d’abord dans un cadre amateur puis dans des conditions plus professionnelles, principalement sur le terrain du documentaire. Isabelle aux Dombes fut le premier d’entre eux, en 1951, tandis que le plus connu, L’amour existe, a reçu en 1961 le Prix Louis-Lumière et le Lion de Saint-Marc au Festival de Venise. On peut signaler aussi dans la filmographie courte de Pialat les Chroniques turques, soit six films réalisés en 1964.

Disparu à Paris le 11 janvier 2003 à l'âge de soixante-dix-sept ans, Pialat est sans aucun doute celui qui aura en France exercé l’influence la plus forte sur la création cinématographique des générations suivantes.

Critique

Premier court métrage professionnel de Pialat et documentaire, L’amour existe naît en plein essor de la Nouvelle Vague. Le futur auteur de La gueule ouverte et de Loulou, n'a pas oublié la guerre. Les panzers ont laissé des traces dans les banlieues et transformé, au fur et à mesure, les paysages d'enfance en zones sinistrées. Le réalisateur constate la disparition d'un climat convivial et d'une certaine forme de bonheur, au moyen d'un film affectif dont l'incipit proustien à la Du côté de chez Swann laisse encore rêveur. Ce très poétique “Longtemps j'ai habité la banlieue. Mon premier souvenir est un souvenir de banlieue" pourrait être le début d'un film de fiction. On s'attendrait presque à voir un personnage accoudé à la cheminée de cette maison d'où Pialat filme le passage d'un train. L'évocation de la grandeur évanouie des banlieues de Courbevoie, Pantin, Vincennes, Goussainville, Sarcelles, Nanterre passe non seulement par les moments heureux de l'enfance (des cartes de géographie Vidal de Lablache aux bancs en bois des écoles aux odeurs crayeuses), mais aussi par les premiers désenchantements dus à la guerre (la mort d'un camarade sous les bombes, la vanité des chants patriotiques, les maisons en ruines). Pialat instaure un avant et un après, avec entre les deux, une rupture fondamentale. Le commentaire en livre progressivement les nuances : de ce paradis perdu dont 1939-1945 a sonné le glas et arraché les fondements, il ne reste que des "voici venu le temps" de la déchéance et de la cautérisation dont la voix de Jean-Loup Reynold énonce les caractéristiques.

L’amour existe pourrait être un film d'aujourd'hui sur nos banlieues environnantes. L'ennui, la destruction du patrimoine culturel (à Montreuil, le studio de Méliès est démoli), la spéculation immobilière, la délinquance, le destin des retraités (travailleurs dont on n'a plus besoin), les bidonvilles, le désert culturel, autant de tares qui défilent dans le texte off aussi froidement que dans un rapport de ministre. Pialat, tout comme le fera Johan van der Keuken dans Velocity 40-70 dénonce la déshumanisation, la construction de cités de cauchemars aux allures concentrationnaires, la réduction de milliers d'histoires à des numéros. Il joue dans son commentaire sur ces chiffres dont le pouvoir fait usage, emploie les armes de l'ennemi. Il inventorie, dénombre, montre la laideur du calcul : "nombre de microbes respirés par une vendeuse de grands magasins, 4 millions ; nombre de frappes tapées dans une année par une dactylo, 15 millions... ", mais aussi son efficacité ("Théâtre en dehors de Paris : 0, salle de concert : 0"). Il souligne toutes les variantes de l'entassement : métros bondés, habitations en bloc, enfants dans les couloirs d'immeubles, répétitions des habitudes. La guerre n'est pas seulement venue et simplement repartie, elle s'immisce, s'installe dans le paysage, habitue ses habitants à la dévastation, d'autant plus qu'une autre prend le pas sur la première, celle d'Algérie. Pialat en tait le nom, mais filme, comme en représentation de sa violence, un incendie se déclarant à trois kilomètres des Champs-Élysées dans les bidonvilles que les travailleurs algériens habitent. À l'opposé de ces vies difficiles donc Pialat recueille les flammes, la petite bourgeoisie qu'il stigmatise avec cruauté s'écale médiocrement : "La grande banlieue est la terre élue du petit pavillon. C'est la folie des petitesses. Ma petite maison, mon petit jardin, mon bon petit boulot, une bonne petite vie bien tranquille." Agressif et mordant, tel qu'en lui-même et depuis toujours, à la manière de ce poing levé au ciel qui le rendit encore plus célèbre et qu'il filma, si l'on peut dire, dès les commencements en la statue de La Marseillaise de Rude. La main de gloire peut apparaître implorante, dit-il, si on sait la contempler sous un autre angle car "la leçon des ténèbres n'est jamais inscrite au sein des monuments".

Avec L’amour existe, film dur, angoissant, politiquement implacable, on sent déjà que Pialat est un cinéaste qui n'est pas là pour se faire aimer, mais pour exister et nous transmettre cette “leçon des ténèbres".

Nathalie Mary

Article paru dans Bref n°40, 1999.

Réalisation : Maurice Pialat. Image : Gilbert Sarthre. Montage : Kenout Peltier. Musique : Georges Delerue. Voix : Jean-Loup Reynold. Production : Les Films de la Pléiade. 

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