Extrait
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Janine

Maurice Pialat

1961 - 17 minutes

Fiction

Production : France Opéra Films

synopsis

Deux hommes font connaissance dans un café de Strasbourg Saint-Denis à Paris. Le plus jeune confie qu’il revient de chez une prostituée envers laquelle il croit éprouver un sentiment amoureux. Le second raconte qu’il est divorcé, père d’une petite fille, qu’il battait son épouse qui maintenant gagne bien sa vie dans "les affaires". Ils ne savent pas encore qu’ils évoquent la même personne : Janine

Maurice Pialat

Avant de devenir l’un des plus grands cinéastes français toutes époques confondues, récompensé de la Palme d’or à Cannes (pour Sous le soleil de Satan en 1987), du Prix Louis-Delluc (pour À nos amours en 1983) et du Prix Jean-Vigo (pour L’enfance nue en 1968), Maurice Pialat s’était tourné vers le cinéma après avoir initialement voulu devenir peintre.

Dans les années 1950 et 1960, il a ainsi signé une bonne quinzaine de courts métrages, d’abord dans un cadre amateur puis dans des conditions plus professionnelles, principalement sur le terrain du documentaire. Isabelle aux Dombes fut le premier d’entre eux, en 1951, tandis que le plus connu, L’amour existe, a reçu en 1961 le Prix Louis-Lumière et le Lion de Saint-Marc au Festival de Venise. On peut signaler aussi dans la filmographie courte de Pialat les Chroniques turques, soit six films réalisés en 1964.

Disparu à Paris le 11 janvier 2003 à l'âge de soixante-dix-sept ans, Pialat est sans aucun doute celui qui aura en France exercé l’influence la plus forte sur la création cinématographique des générations suivantes.

Critique

Les lecteurs de Bref savent combien Maurice Pialat occupe une place à part dans l’histoire du cinéma, puisqu’il ne réalisa son premier long métrage, L’enfance nue, qu’à l’âge de quarante-trois ans, en 1968. Pialat aura dès lors été considéré comme un réalisateur arrivé sur le tard, après la vague… Pourtant, avant cela, il avait signé une poignée de courts métrages, pour la plupart méconnus. Deux films amateurs, d’abord : Drôle de bobine (1957) et Ombre familière (1958). Un documentaire coup de poing, ensuite, couronné du Prix Louis-Delluc, L’amour existe (1960) ; puis Janine, en 1962, et une série de six courts métrages tournés en Turquie en 1964. Après quoi, durant quelques années, Pialat travailla pour une série documentaire télévisée  : Chroniques de France.  

Ceux qui connaissent leur Pialat sur le bout des doigts ne le retrouveront pas entièrement dans Janine. On sent ici que le réalisateur de La gueule ouverte colle à son scénario, qu’il épouse des conventions, des facilités dans le découpage, que la musique swingue un peu trop. Janine manque de ce “naturel”, de ce drame, de ce désespoir, de cette ironie cinglante, mordante qui a constitué la touche du cinéma de Pialat. Écrit et en partie interprété par Claude Berri, Janine est un film bicéphale. Maurice Pialat y est comme cornaqué par Berri. Après avoir suivi le Cours Simon, ce dernier écrit des scénarios dans le but, non pas de les réaliser, mais de les interpréter. Après avoir essuyé de nombreux refus, Pialat lui répond présent1

Si Berri deviendra le représentant d’un certain cinéma du samedi soir et Pialat celui d’un art et essai dissonant, leur alliance au début des années 1960 n’est pas encore antinomique. Ils partagent un même désir d’en découdre avec le septième art (la même année, en 1962, Berri réalise Le poulet, un court métrage qui lui rapportera un Oscar et lancera sa carrière…) et auront en commun – à leurs débuts – de puiser l’un et l’autre leur inspiration dans les sillons de leurs expériences personnelles.  

Janine est un film bicéphale au sens où les deux hommes s’y projettent pleinement, pour dialoguer ensemble tout d’abord  : on retrouve Berri avec ses yeux d’enfant, excellent acteur au demeurant, et l’on devine Pialat sous le manteau et la voix grincheuse d’Hubert Deschamps. Janine, un film avec deux hommes qui parlent des femmes et qui en partagent une sans le savoir… Voir ce film aujourd’hui, à un moment où nous sommes plus que jamais attentifs à la question de la représentation des femmes, questionne. Sans doute faut-il rappeler combien la figure de la femme prostituée est alors un stéréotype surexploité dans le cinéma de la Nouvelle vague (Lola, Jacques Demy, 1961 ; Vivre sa vie, Jean-Luc Godard, 1962). Usant de ce cliché, le duo Berri-Pialat cherche tout autant à se rattacher à ces films au noir et blanc très stylisé qu’à l’investir personnellement. 

Film d’homme, avec un personnage d’hyper macho (Hubert), Janine est un film de son temps  : misogyne, mais où affleure également une certaine misanthropie. Le drame de la conjugalité, de l’impossibilité de vivre à deux, touche ici tous les personnages. Réduire ce film à ce synopsis serait toutefois faire erreur. Pialat filme peut-être le scénario de Berri, mais compose aussi ses propres plans. Le choix des décors (vitrines du bonheur marchand des grands magasins, grandes avenues illuminées de promesses) et de la période (les fêtes de Noël) associe la problématique de la conjugalité à celle d’une espèce de conformité sociétale et marchande. Tous les personnages de Janine sont non conformes, dramatiquement solitaires ; tous préfigurent les personnages crus, blessés et blessants, que l’on croisera plus tard chez Pialat. 

Il est à noter que la version présentée ici est une version restaurée. Par rapport à celle qui fut éditée au sein de l’intégrale DVD consacrée à Pialat en 2004, le son ne crachote plus et les visages et les corps, qui tendaient à se perdre dans l’ombre et les noirs, sont redevenus visibles. 

Donald James 

Ndlr  : Un lien familial devait par la suite lier les deux hommes, puisque Pialat vécut avec la sœur cadette de Claude Berri, la scénariste, dialoguiste et monteuse Arlette Langmann (née en 1946). 

Réalisation : Maurice Pialat. Scénario : Claude Berri. Image : Jean-Marc Ripert. Montage : Geneviève Bastid. Son : Bernard Meusnier. Musique originale : René Urtreger. Interprétation : Claude Berri, Hubert Deschamps et Évelyne Kerr. Production : France Opéra Films.

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