Extrait
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Guernica

Alain Resnais, Robert Hessens

1949 - 14 minutes

France - Documentaire

Production : Panthéon Production

synopsis

Le 26 avril 1937, la petite ville basque de Guernica est bombardée par les aviateurs de la légion Condor, envoyés par Hitler afin de soutenir Franco. La ville est entièrement rasée et incendiée : c’est la première fois dans l’Histoire que l’aviation s’attaque ainsi à une population civile. Ce documentaire part du tableau peint par Picasso en 1937 pour témoigner des atrocités de la guerre civile espagnole et du fascisme, avant de traiter le motif de la guerre sur un mode métaphorique.

Alain Resnais

Dès son enfance, Alain Resnais, né à Vannes (Morbihan) le 3 juin 1922, est passionné de cinéma. À 12 ans, il reçoit une caméra Kodak avec laquelle il tourne des films en Super 8 dans son jardin, dont un remake de Fantomas. Il s’inscrit plus tard au Cours Simon et intègre en 1943 la première promotion de l’Idhec (aujourd’hui la Fémis) en section montage.

Il réalise quelques courts métrages sur le terrain du “film d’art”, comme Van Gogh, Paul Gauguin ou Guernica. Dans les années 1950, il signe de nombreux autres films courts dont, avec Chris Marker, le célèbre Les statues meurent aussi (Prix Jean-Vigo du court métrage en 1954). En 1955, il entre dans l’Histoire en réalisant Nuit et brouillard, film de référence sur la déportation qui lui vaut le Prix Jean-Vigo en 1956.

Le chant du styrène, produit en 1958, scelle une véritable famille de cinéma pour Resnais : le producteur Pierre Braunberger, le directeur de la photo Sacha Vierny et le musicien Pierre Barbaud, avec lesquels il retravaille par la suite.

Deux ans plus tard, Resnais réalise son premier long métrage, Hiroshima mon amour, sélectionné en compétition officielle à Cannes. Le film est le premier d’une longue série que l’on peut diviser en deux. Jusqu’au milieu des années 1960, sa filmographie peut être considérée comme expérimentale, avec des films comme L’année dernière à Marienbad ou Muriel ou le temps d’un retour.

Pour la deuxième partie de son œuvre, moins abstraite, il s’entoure de comédiens fidèles : Sabine Azéma, Pierre Arditi ou encore André Dussollier, avec lesquels il tourne Mélo, On connaît la chanson, Pas sur la bouche, etc. Il s'éteint le 1er mars 2014, quelques semaines avant la sortie de son dernier film, Aimer, boire et chanter, adapté de la pièce de théâtre The Life of Riley du dramaturge britannique Alan Ayckbourn.

Alain Resnais a reçu le César du meilleur réalisateur en 1978 pour Providence et en 1994 pour Smoking/No Smoking.

Robert Hessens

Robert Hessens (1912-2002) a collaboré à la fin des années 1940, en tant que peintre, avec Alain Resnais et Gaston Diehl. Il a coréalisé avec le premier Malfray en 1948 et Guernica l'année suivante.

Il a lui-même signé plusieurs œuvres courtes : Chagall (1953), Fernand Léger (1954) et Le petit forain, sur un registre de fiction en 1962.

Il est crédité au montage d'une séquence du fameux Moulin rouge de John Huston en 1952.

Critique

Ce film a été réalisé à l’aide des peintures, dessins et sculptures que Picasso exécuta de 1902 à 1949. Le tableau intitulé Guernica, peint durant la guerre civile espagnole, a fourni l’argument de ce documentaire.” Ouvrant le film, ces mots ne se réduisent pas à proposer une contextualisation objectivante du contenu à suivre, mais livrent d’emblée au spectateur la source originelle de la dynamique filmique. Refusant la place de l’historien omniscient, Alain Resnais préfère adopter le point de vue du poète, à la fois humble et ambitieux – en puisant dans l’œuvre picturale déjà existante d’un autre artiste, en l’occurrence celle de Pablo Picasso. La méthode de Resnais est simple : multiplier les sources, moins en tant que documents fixant un contenu aux faits relatés que de matières plastiques à transformer pour produire un contre-récit, un hors-Histoire, secouant les normes d’appréhension du passé.

Guernica part de la puissance d’évocation de la toile éponyme et canonique de Picasso (réalisée pour l’Exposition universelle de Paris de 1937), qui est une matrice impulsant la formation d’un langage audiovisuel inédit. Cela passe d’abord par la puissance de manipulation concernant la durée des images fixes et les différents effets qui leur sont associés : effet d’apparition (dédoublement provisoire de l’image par superposition), effet d’entrechocs (mise en correspondance instantanée entre deux motifs, par exemple l’œil et la lampe), et effet de focalisation (zoom rapide sur un détail). La construction sonore et musicale vient renforcer la manipulation assumée. Resnais réemploie l’imaginaire pluriel du peintre espagnol pour mieux le déplacer, et faire émaner de lui une position éthique. Difficile à cet égard de ne pas songer au déplacement de type onirique opéré à partir du même artiste par Henri-Georges Clouzot dans Le mystère Picasso (1955).

À travers les trois poches thématico-plastiques qui le composent, Guernica déconstruit le fait historique, celui de la destruction de la ville basque, le 26 avril 1937. Il l’analyse depuis le bas (les visages et les symboles, tels l’arbre et le cheval), et surtout de biais (via Picasso), pour faire ressentir un peu de la violence vécue – tirant parti du mélange de proximité et de distance qu’implique toute expérience filmique. Resnais rejoue l’affront subi par les populations, mais de manière poétique (truchement du discursif, du visuel et du sonore), révélant ainsi la contingence de la vie humaine contre les horreurs implacables du fascisme. Le commentaire poétique en voix-off, écrit par le poète Paul Éluard et lu par la tragédienne Maria Casarès, place le spectateur à l’intérieur de l’esprit des victimes. Cette progressive identification humanisante promeut la voix de ceux et celles qui ne sont justement plus là pour parler. Des voix d’outre-tombe. D’outre-horreur. D’outre-catastrophe.

Serait-il bon de rappeler qu’Éluard et Picasso participent au Congrès pour la paix, organisé à Wrocław, en Pologne, en 1948 ? L’anthropologie humaniste d’Alain Resnais aboutit elle-même à un plaidoyer pacifiste, réfléchi et désabusé, et malheureusement visionnaire, contre les violences gratuites dont souffrent les sociétés civiles, quelques années seulement après la Seconde Guerre mondiale et juste avant les conflits rattachés à la décolonisation (en Indochine, en Algérie, au Vietnam, etc.). Si le cinéaste renonce définitivement au genre du portrait d’artiste, Guernica signe surtout l’entrée d’Alain Resnais dans l’arène du cinéma politique, le cinéaste décidant d’aborder des sujets plus sensibles sous la forme du film-essai, dénonçant la destruction gratuite dans l’Histoire. Guernica (1950) constitue ainsi le premier titre d’une trilogie des spectres, qui devait se poursuivre avec Les statues meurent aussi (co-signé avec Chris Marker, 1953) et se clôturer avec Nuit et brouillard (1956).

Mathieu Lericq

­Réalisation : Alain Resnais et Robert Hessens. Image : Henri Ferrand. Son : Pierre-Louis Calvet. Musique originale : Guy Bernard. Narration : Maria Casarès et Jacques Pruvost. Production : Panthéon Production.

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