Extrait
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Elle, seule

Alain Cavalier

1982 - 11 minutes

France - Expérimental

synopsis

Pour la Cinémathèque française, Alain Cavalier remonte son film “La chamade” (1968) pour n’en garder que des fragments avec Catherine Deneuve à l’image.

Alain Cavalier

S’il apparaît comme l’un des plus grands créateurs du cinéma français, grâce à L’insoumis, La chamade, Thérèse, Libera me ou Pater, Alain Cavalier, né à Vendôme en 1931, a également souvent œuvré dans le format court, suivant une démarche documentaire singulière et personnelle.

On peut citer à cet égard sa série de Portraits (1991), son triptyque Les braves (2007) ou encore ses Lieux saints (2007). Certaines de ses œuvres courtes sont directement liées à quelques-uns de ses longs : Elle, seule proposait en 1982 de se concentrer, en 11 minutes, sur le visage de Catherine Deneuve, son actrice de La chamade, tandis que Lettre d’Alain Cavalier s’inscrit dans la période de préparation de Thérèse.

Un programme intitulé Cavalier Express, distribué dans les salles en novembre 2014, comprenait aussi une fiction de quatre minutes datant de 2007 : Agonie d’un melon. Ses films suivants furent la série Six portaits XL (2017) et le documentaire Être vivant et le savoir (2019).

Sur l’œuvre du cinéaste et son art propre, on se reportera à l’ouvrage de référence d’Amanda Robles, collaboratrice régulière de Bref : Alain Cavalier, filmeur.

Critique

­ Dans un geste proche de celui de Jean-Luc Godard qui, pour la bande-annonce de Film Socialisme (2010), proposait d’accélérer et de compresser la totalité de son film, Alain Cavalier livre avec Elle, seule un modèle réduit de La chamade (1968) en ne conservant que les apparitions de Catherine Deneuve. Mais alors que Godard condense, Cavalier soustrait. Et ce qui pourrait sembler de prime abord un simple exercice de style prend des allures de manifeste tant ce geste d’épure rappelle le long cheminement du cinéaste pour se débarrasser des lourdeurs de l’industrie cinématographique. Se dégager des scénarios, des acteurs et même des décors pour ne garder que le cœur battant du cinéma : le visage, le corps, la main, l’objet. Thérèse et Libera me resteront en ce sens les deux œuvres majeures marquant l’aboutissement de ce premier travail d’appauvrissement qui vit justement le jour pendant le tournage de La chamade. Le cinéaste aime à raconter comment, porté certainement par les élans de Mai 68, il fut pris d’un irrésistible fou rire en plein milieu d’une séquence, réalisant tout à coup le ridicule de l’organisation, si longue et laborieuse, d’un tournage traditionnel. Une fois le film terminé, rien ne sera plus jamais comme avant. Il envisage un premier projet autobiographique (film abandonné), tourne avec une équipe réduite et des acteurs non professionnels qui participent à l’élaboration du scénario (Le plein de superMartin et Léa) et se plonge dans un travail documentaire de longue haleine (Portraits).

En remontant son film en 2011 c’est comme s’il faisait le chemin à rebours, enlevant les atours inutiles à la manière d’un sculpteur qui dégage de la roche une forme, rejette la matière grossière pour faire apparaître en son cœur un relief émouvant. Le cinéaste creuse dans son film pour n’en garder que l’essence : la beauté d’une actrice. Elle, seule sonne alors comme un aveu : au fond, qu’est-ce qui poussait alors le jeune cinéaste à filmer, si ce n’est son attirance pour les visages des actrices qui l’avaient si profondément marqué dès l’enfance ? C’est ce qu’il explique à Jean-Pierre Limosin dans le portrait que celui-ci lui a consacré pour la collection Cinéma, de notre temps.

En 2011, Alain Cavalier a pourtant déjà emprunté un nouveau chemin : filmant désormais seul avec une caméra légère il cherche maintenant à s’éloigner de ce qu’il appelle la “tyrannie de la face humaine”. Ses films, fabriqués artisanalement dans son atelier comme le font peintres, écrivains ou sculpteurs, racontent à travers des petits théâtres d’objets et des myriades de visages inconnus ne faisant que passer sur l’écran, des histoires intimes et toujours universelles. Son cinéma a fait à nouveau un pas de côté, toujours plus loin de ce cinéma français que semble incarner à elle seule Catherine Deneuve. Ainsi Elle, seule est à la fois un aveu et un adieu. Geste d’amour toujours intact pour une actrice sublime et salutations distinguées d’un homme qui tire sa révérence à l’un des rouages les plus magnifiques, mais aussi les plus éculés du cinéma.

Amanda Robles

Réalisation, scénario et montage : Alain Cavalier. Production : Les Films de l'Astrophore.

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