Extrait

Dialogue de sourds

Bernard Nauer

1985 - 10 minutes

France - Fiction

Production : Productions Desmichelle

synopsis

Deux frères, vieux garçons, viennent de gagner un voyage à Lourdes. Qui partira ? L’un est aveugle, l’autre paraplégique.

Bernard Nauer

Né en 1955, Bernard Nauer a été critique de cinéma pour le mythique titre de presse des années 1970-80 Actuel avant d'en venir à la réalisation à travers plusieurs courts métrages : Conte à régler (1978), Détournement mineur (1980) et Dialogue de sourds (1985). Ce dernier, interprété par Pierre Richard et Jacques Villeret, obtient un vaste succès dans les festivals (Brest, Clermont-Ferrand, Lille…), avec même une nomination au César du meilleur court métrage de fiction en 1986.

La même année sort Nuit d'ivresse, son premier long métrage, adapté d'une pièce de Josiane Balasko, qui en tient le rôle principal avec Thierry Lhermitte. Quelques années plus tard, le réalisateur signe Les truffes, une comédie sociale interprété par Jean Reno et Christian Charmetant. Une série de films publicitaires se seront intercalés entre-temps.

Il se tourne ensuite vers la télévision, notamment pour le compte de l'émission Envoyé spécial, et revient au format court ponctuellement en 2007 avec Le festival, pour lequel il retrouve l'un de ses vieux complices, Patrick Timsit.

Il se tourne ensuite vers une autre de ses passions, le vin, créant notamment un site de vente en ligne.

Critique

Deux vieux garçons, les frères Cerebos, ont gagné un fabuleux voyage pour une personne en participant à un jeu-concours. Lequel des deux partira ?

L’enjeu dramaturgique de cette pochade grand-guignolesque des années 1980 tient donc en deux phrases, heureusement soutenu par la caractérisation éminemment soignée des personnages : l’un, le cadet, joué par Jacques Villeret, est aveugle, tandis que l’autre, l’aîné, interprété par Pierre Richard, est paraplégique. Ils ont en commun leur haine fraternelle réciproque, un langage fleuri répétitif et une forme de vulgarité orgasmique sans limite. Ce qui n’empêcha pas le succès du film, sélectionné alors, entre autres, aux festivals de Clermont-Ferrand, de Brest et de Lille. Le réalisateur enchaînera dans la foulée avec son premier long métrage, Nuit d’ivresse (1986) avec Josiane Balasko et Thierry Lhermitte qui, sur les mêmes bases qualitatives d’écriture et de direction d’acteur, réalisa plus de deux millions d’entrées en salles. Aux manettes côté production, l’expérimenté Christian Fechner, qui contribua, entre autres, à la longue carrière des Charlots sur grand écran. 

Difficile de ne pas voir, dans ce tableau de misère, une filiation avec Affreux, sales et méchants, le grand frère italien de 1976. Mais là où Ettore Scola prenait le temps d’un long panoramique sociétal, portrait d’une époque, de sa politique et d’une partie de ses personnages, Bernard Nauer ne dispose que de dix petites minutes – qui peuvent sembler longues pour qui goûte peu l’humour potache débridé – à consacrer à ses deux héros et au contexte dans lequel ils évoluent et éructent, avant de les précipiter vers l’inévitable chute, point d’orgue de tout film court à succès de ces années-là. 

L’exercice de la redondance, de l’excès, de l’outrance visuelle et sonore, dans un espace aussi réduit, est en soi un beau de défi de mise en scène, entre cascades et rebondissements. Mais l’on mesure, avec le passage du temps et des mœurs, à quel point l’humour bête et méchant “hara-kirien” peine à trouver un écho hilarant aujourd’hui lorsque l’invalide traite son frère aveugle de “nègre”. Ou alors le film et la situation dépassent la voix – et les intentions – de leur maître, et deviennent un sujet d’étude sociologique passionnant, basé sur l’évolution de l’utilisation du “n-word”.

Saluons cependant le tour de force du réalisateur d’avoir pu réunir deux acteurs alors au sommet de leur carrière, pour un projet alors si modeste : Pierre Richard sort du succès de La chèvre (Francis Veber, 1984) et s’apprête à s’engager sur celui des Fugitifs (du même Veber, 1986), tandis que Jacques Villeret surfe sur les effets longue durée d’un entraînement intensif en gauloiseries grâce à La soupe aux choux (Jean Girault, 1981) et se dirige lentement mais sûrement vers l’un de ses plus beaux rôles dans L’été en pente douce de Gérard Krawczyk (1987). Ces deux monstres de la comédie “à la française” n’avaient été étrangement réunis qu’une seule fois à l’écran avant ce Dialogue de sourds : c’était en 1976, et Jacques Rozier les embarquaient dans une aventure – matinée d’un humour fin et subtil – de deux heures vingt minutes, campant Les naufragés de l’île de la Tortue, bout de terre du bout du monde battu par les vents et les flots, promesse d’un voyage et d’une existence à la Robinson Crusoé. Faut-il y voir la faute aux budgets chimériques réservés au format court, mais Bernard Nauer n’offrit à nos deux compères que l’espace d’un deux-pièces délabré et la promesse d’un pèlerinage à Lourdes, en demi-pension.

Fabrice Marquat

Réalisation : Bernard Nauer. Scénario : Jean-Luc Trotignon et Bernard Nauer. Image : Carlo Varini. Montage : Olivier Morel. Son : Denis Ghilem et Bernard Ollivier. Interprétation : Pierre Richard, Jacques Villeret et Gérard Martin. Production : Productions Desmichelle.

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