Extrait
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Decorado

Alberto Vázquez

2016 - 11 minutes

Espagne, France - Animation

Production : Uniko / Autour de Minuit

synopsis

Le monde est un merveilleux théâtre, mais le casting est déplorable.

Alberto Vázquez

Alberto Vázquez est né à La Corogne en Espagne, en 1980. Il est très actif comme directeur de l’animation, illustrateur et dessinateur de presse et de bandes dessinées. Après des études aux beaux-arts, il intègre la prestigieuse école La Massana à Barcelone.

Alors âgé de vingt ans, il commence à s’intéresser à la bande dessinée et participe à la fondation du collectif Polaquia et du fanzine Enfermo. En 2006, Alberto Vázquez termine la BD Psiconautas, qui reçoit la même année le “Prix du meilleur dessin au salon” à Barcelone, tout en continuant son activité pour la presse et les quotidiens El País et La Voz de Galicia et le magazine Vanity Fair.

En 2008, il publie L’évangile selon Judas chez Rackham qui reçoit trois nominations au Salon international de la bande-dessinée de Barcelone. À la même époque, il écrit et réalise les courts métrages Birdboy (2011) et Le sang de la licorne (2013), qui ont été nommés ou primés aux Goyas et ont été présentés dans les principaux festivals internationaux, tels Annecy, Clermont-Ferrand et Zagreb. En 2015, en collaboration avec Pedro Rivero, Alberto Vázquez réalise le long métrage Psiconautasadaptation de sa bande dessinée éponyme. Le film a été présenté au Festival d’Annecy en 2016 et a ensuite été primé à plusieurs reprises. Il réalise ensuite Decorado (2016), un court métrage d’animation présenté à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, et qui reçoit à Madrid le Goya dans sa catégorie en 2017.

En 2022, Alberto Vázquez finalise son deuxième long métrage : Unicorn Wars. Le film gagne les grands écrans français le 28 décembre 2022.

Critique

Maria chérie, tu n’as pas parfois l’impression que tout ce qui nous entoure ressemble à un décor ?”, demande l’ourson Arnold à sa femme, alors qu’il est assis devant ce qui ressemble à une gravure du XIXe siècle représentant un lac et des montages. Quelques secondes auparavant, on a vu un rideau s’ouvrir, dévoilant des silhouettes en train d’apporter des arbres pour rendre l’illusion du paysage plus parfaite.

Décor, en espagnol, se dit “decorado”, et le mot ne cesse de résonner, sur tous les tons, tout au long du film, comme la virgule sonore qui ponctue les pages de publicités ou les différentes séquences d’une sitcom. L’analogie télévisée ne s’arrête d’ailleurs pas là. Arnold entend des rires qui semblent enregistrés, ou bien des applaudissements qui surgissent de nulle part, et finit par perdre pied, incapable de distinguer la réalité du rêve (qui ressemble d’ailleurs plus à un cauchemar), terrifié à l’idée d’évoluer dans un univers factice dépourvu de la moindre issue de secours. Il traverse alors une succession de situations qui n’arrangent ni sa neurasthénie, ni sa paranoïa, et qui brossent pour le spectateur le tableau désespéré d’une société glaciale et déshumanisée. La pornographie, la drogue, le consumérisme effréné et la violence ordinaire constituent le quotidien du personnage, dont on comprend qu’il s’enfonce dans un profond déni : ne vaut-il pas mieux que le monde soit un décor, plutôt que d’être aussi sinistre ?

Et s’il n’y avait encore que le monde ! Les relations humaines ne sont guère plus satisfaisantes, et une terrible solitude pèse inéluctablement sur les personnages. À un moment du récit, un hibou géant (et assassin) écorche une célèbre citation d’Oscar Wilde, qui devient ironiquement : “Le monde est un merveilleux théâtre, mais le casting est déplorable.” Il est vrai que le pauvre Arnold n’est pas particulièrement bien entouré, entre le fantôme obsédé sexuel de son ami mort et la figure déchue d’un clone de Donald Duck qui semble lui renvoyer l’image de sa décrépitude à venir. Même les échanges amicaux se résument à des propos vides de sens, débités d’une voix d’intelligence artificielle, ou à des argumentaires publicitaires récités mécaniquement.

Comme souvent avec les films d’Alberto Vázquez, le spectateur ne sait plus s’il doit rire ou pleurer et, dans le doute, alterne les deux attitudes. Car l’humour noir des dialogues et des situations, s’il est souvent irrésistible, finit par se fissurer lentement, pour laisser place à une forme de spleen poisseux et communicatif. Il faut dire que le réalisateur n’a pas son pareil pour projeter dans des animaux qui sont mignons, avec un graphisme rond et enfantin, des névroses typiquement humaines. Dans son cinéma, les frontières sont généralement floues : entre la réalité et le cauchemar, mais aussi entre le bon et le monstrueux, le beau et le laid. Cette ambivalence d’une incontestable lucidité s’accompagne d’une résignation qui hésite entre l’ironie ultime et la désillusion la plus totale : certes, rien ne va dans cette existence, mais au moins c’est la nôtre, et encore est-on prié de s’en réjouir. Chez Alberto Vázquez, même les paroles en apparence réconfortantes sonnent comme des condamnations sans espoir.

Marie-Pauline Mollaret

­Réalisation et scénario : Alberto Vázquez. Animation : Pamela Poltronieri, Roc Espinet et Khris Cembe. Montage : Iván Miñambres. Son : David Rodríguez. Musique originale : Victor García. Voix : Lionel Tua, François Jérosme, Jérôme Pawels et Margaux. Production : Uniko et Autour de Minuit.

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