Extrait

La chatte andalouse

Gérald Hustache-Mathieu

2002 - 48 minutes

France - Fiction

Production : Dharamsala Productions

synopsis

Sœur Angèle est une jeune religieuse d’à peine 21 ans. Le mardi matin, elle vend sur le marché le miel mis en pots par sa communauté. Puis, l’après-midi, elle rejoint en secret un jeune homme dans un bungalow du bord de mer. Car Sœur Angèle a des pratiques pas très catholiques…

Gérald Hustache-Mathieu

Né en 1968 à Échirolles, en Isère, Gérald Hustache-Mathieu suit les cours du CLCF (Conservatoire libre du cinéma français), à Paris. Assistant sur des courts et certains longs métrages d’Étienne Chatiliez, de Laurence Ferreira-Barbosa ou de Cédric Klapisch, il réalise en parallèle des films amateurs et des travaux d’école en Super 8 et en 16 mm. Il rencontre le tandem de producteurs à succès de Fidélité pour Peau de vache (2000), court métrage multiprimé recevant notamment le Grand prix au Festival Premiers plans d'Angers et ceux de la meilleure première œuvre et de la meilleure actrice – pour la jeune Sophie Quinton – à Clermont-Ferrand. Il remporte aussi le César du court métrage l’année suivante.

Hustache-Mathieu collabore avec la même équipe (production et comédienne) sur La chatte andalouse qui suscite le même engouement comme en attestent ses multiples prix du public (Clermont-Ferrand, Brest, Belfort, Pantin, Grenoble). Le film rafle en outre la majeure partie des récompenses aux Lutins du court métrage 2003.

En 2006, le réalisateur passe au long avec Avril, produit par Dharamsala et dans lequel Sophie Quinton revêt une nouvelle fois l'habit religieux d’une jeune novice élevée dans un couvent et partant à la recherche de son frère jumeau.

En 2011, toujours avec la même société de production et sa même actrice fétiche, Poupoupidou invite à une enquête sur la mort d’un sosie de Marilyn Monroe menée dans le Haut-Doubs par un romancier en manque d’inspiration joué par Jean-Paul Rouve. 

C'est dans la même région, celle du Haut-Doubs, qu'il filme sa série Polar Park, inspirée de l'univers des frères Coen, en 2023. Jean-Paul Rouve, Guillaume Gouix et India Hair en tiennent les rôles principaux.

Critique

Sœur Angèle, de la communauté des petites sœurs de la couronne d'épines, va vendre des pots de miel sur le marché du village. Les pots bien rangés sur son étal, elle biffe le prix d'origine pour l'augmenter de cinq francs. À la fin du marché, tirant sa carriole, elle s'arrête devant un distributeur de préservatifs. Elle y glisse une pièce, mais la machine refuse obstinément de lui délivrer la petite boîte. Survient alors Paolo qui, d'un grand coup de poing, libère les préservatifs. Sœur Angèle les récupère et s'enfuit. Une maison sur la plage normande. À l'entrée, une gravure d'un sexe de femme généreusement offerte. Sœur Angèle pénètre dans la maison, retire son voile et sa robe de bure. Un jeune homme frappe à la porte, elle ouvre et le laisse entrer. De retour au couvent, elle s'agenouille devant une icône, prie et demande pardon...

Le début du court métrage de Gérald Hustache-Mathieu sonne comme un blasphème. Avec un titre un rien évocateur, La chatte andalouse fait référence au cinéma subversif de Buñuel. Mais le clin d'œil s'arrête là. Ce film reprend le cours de son histoire à force de flashback bien rodés qui expliquent peu à peu les raisons et la véracité de tels agissements. Il est question de sexe, certes, mais plus singulièrement de phallus-objets érigeant une œuvre d'art. Les flashback ici distillent leurs informations aux moments opportuns. Ce qu'ils nous donnent à voir reste le strict nécessaire. La narration contrôle l'histoire ; elle précède la compréhension du spectateur à l'instar de la caméra qui précède le personnage. Elle préfère épier les réactions de sœur Angèle que montrer ce qu'elle regarde. Tout l'enjeu du film réside dans l'attente des réactions non conventionnelles du personnage principal. Une situation comme celle-ci (une sœur confrontée brutalement aux pénis) engendre des attentes pour le spectateur ; tout concourt à penser que le sacré se risque au profane. Or il n'en est rien. Le film déçoit les attentes préconçues : il ne tombe pas dans le voyeurisme ou dans un anticléricalisme malsain. Il gage de se cristalliser sur l'amour – physique et moral –, l'amour de/et dans l'art.

Sœur Angèle a rencontré cette Espagnole, Rosa Maria Dolores, sur un lit d'hôpital. De confidence en confidence, Rosa évoque son amour de l'art et sa passion pour la représentation de l'amour en général : si le pistil d'une fleur a la même fonction que le sexe de l'homme, c’est que la poésie est partout dans la nature, et naturellement partout. Même les produits pharmaceutiques que l'on trouve dans les hôpitaux deviennent matière à l'art et à la poésie. Elle improvise une palette de couleurs à base de bleu de méthylène, de mercurochrome et autre pollen de fleurs. Et sa sensibilité s'exprime à même une feuille de suivi de température ; sensuellement, avec ses doigts, elle esquisse un tableau sur ces courbes sans signification. C'est L’amour de Miró, sauf que celui-ci est plus joyeux.

Les couleurs s'opposent, s'attirent : le bleu du voile de sœur Angèle, celui des moulages des sexes en érection ; le rose alizarine du pigment final et le châle espagnol. Mais elles ne se mélangent pas sauf peut-être pour se réconcilier sur le visage de sœur Angèle, le bleu de ses yeux et le rose de ses joues effarouchées.

Gérald Hustache-Mathieu retrouve ici la jeune comédienne Sophie Quinton qu'il avait déjà révélée dans son premier film Peau de vache. Son visage virginal envahit l'écran et captive le spectateur. Au fond, cette ingénuité dissimule une sensualité féminine à fleur de peau, à peine consciente ou qui relève, du moins, du subconscient, que nous découvrons dans la séquence onirique de la danse du ventre. Et lorsque Rosa, sous les traits de la chorégraphe Blanca Li, participe de cette ode à l'amour, c’est pour le décrire « profundo y emocionantes ». Il faut le savourer en silence ou alors en musique sur des notes arabo-andalouses.

Rosa place la femme au centre de l'amour et au centre de son œuvre d'art. Gérald Hustache-Mathieu fait de même dans son film. Il réduit l'homme à l'état de modèle-objet (y compris Paolo, compagnon charpentier qui se trouve là par hasard et bientôt repartira sur les routes), et célèbre la femme. Même dépourvue de ses attributs séducteurs (Rosa est malade et alitée, Sœur Angèle a fait vœu de chasteté), elle occupe l'espace narratif et, au-delà, jusqu'au comble de la féminité : la réincarnation finale de Rosa en magnifique chatte noire.

Sylvie Delpech

Article paru dans Bref n°56, 2003.

Réalisation et scénario : Gérald Hustache-Mathieu. Image : Aurélien Devaux. Montage : François Quiqueré. Son : Yvan Dumas, Pierre André et Marc Doisne. Interprétation : Sophie Quinton, Blanca Li, Cédric Grimoin et Clémence Massart. Production : Dharamsala Productions.

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