Extrait

À trois

Claudia Bottino

2022 - 19 minutes

France - Fiction

Production : Melocoton Films

synopsis

Julien rend visite à sa fille âgée de 6 ans, Cléa, qu’il n’a pas vue depuis un moment. Alors que la fillette recherche son l’enfant, le trentenaire met tout en œuvre pour pouvoir revenir auprès de Lucie, la mère de Cléa, cette fois pour rester et reprendre une vie à trois.

Claudia Bottino

Née à Gênes, en Italie, Claudia Bottino est arrivée en France à l'âge de dix-huit ans pour étudier la littérature à la Sorbonne. Elle a découvert alors l’écriture de scénario et, après une première expérience dans l’équipe de scénaristes d’Ainsi soient-ils (série pour Arte), collaboré en anglais avec des réalisateurs européens tels que Senad Sahmanovic et Hugo Vieira da Silva.

Elle a elle-même signé trois courts métrages, qui ont été sélectionnés notamment à Clermont-Ferrand, Palm Springs ou Odense : Duo (2014), Seuls (2018) et À trois (2022). Celui-ci, avec Bastien Bouillon dans le rôle principal, était inclus dans la liste des 24 titres de la Sélection officielle du César 2023 du meileur court métrage de fiction.

Également coscénariste de L'âge tendre de Julien Gaspar-Oliveri (2019), Claudia Bottino est aussi consultante, formée au Torino Film Lab Story Editor Program.

Critique

Selon la règle des trois pierres, bien connue des randonneurs, la nature peut en superposer deux, jamais trois. Au-delà, il y a construction, composition. Ce chiffre induit ainsi le début d’une multitude, et surtout un état de transformation, peu naturel. Fidèle à sa filmographie, qui compte Duos (2014) et Seuls (2018), Claudia Bottino annonce, dès son titre, la structure relationnelle qui liera ses personnages. Et, avec ce “À trois” énigmatique ici, elle ellipse volontairement le faire famille qui aurait pu le précéder. Car il est bien question de cela : essayer de faire famille à trois, de tisser quelque chose à partir de ce chiffre instable, renfermant autant de promesses qu’il charrie de blessures.

Le film s’ouvre à l’heure de midi, en plein centre commercial. Julien (Bastien Bouillon) partage des frites avec sa fille de six ans, Cléa. Par ce début in media res nous est déjà communiquée l’urgence à vivre ces moments à deux qui animera le jeune père. Car il ne dispose que d’une seule demi-journée, de celles accordées à l’un des parents après une séparation. Julien revient après plusieurs années d’absence, passées à s’isoler en forêt, coupé de sa famille et du monde. Alors, aujourd’hui, il lui faut profiter, en compagnie de sa fille, et vite. Construire un lien et tenter de rattraper le temps perdu avant que Cléa ne soit ramenée le soir même, à l’heure convenue, chez sa mère (Lucie Debay).

Le film se déploie ainsi par unités d’activités variées – le déjeuner, une piscine à boules, du shopping – toutes reliées par des trajets en voiture suspendus. Mais dans ce flot de divertissements, de frappants contrastes interrogent. Quelque chose résiste, grince et froisse. Enfantin jusqu’à l’excès, Julien apparaît comme le plus immature du duo, irrémédiablement à côté de ses pompes. Et le regard que Cléa pose sur son père est vide, davantage intriguée par cet énergumène maladroit que véritablement habitée par l’envie de passer du temps avec lui. Cette disparité s’accompagne au montage de ruptures de ton répétées, faisant douter du registre dans lequel on se trouve. Après tout, du jeu à la violence, il n’y a qu’un pas. La musique baroque de Vivaldi qui ponctue certaines scènes – non sans écho à Snow Therapy de Ruben Östlund (2015) – accentue cette double lecture : elle éclaire la mise en scène en l’assombrissant, creuse dangereusement les ellipses et diffuse sur l’ensemble une octave plus grave. Du burlesque au tragique, là aussi, il n’y a qu’un pas.

Lorsqu’ils reviennent – logiquement en retard – chez la mère, l’attitude puérile de Julien se heurte d’abord à la froideur de son ex-compagne. Mais dans cet intérieur intime, une fois leur fille couchée, l’alchimie qui les unissait affleure bientôt, et le feu semble déjà repartir. Le jeune père gagne en épaisseur, laissant apparaître une vulnérabilité touchante et surtout un mal-être profond, nourri par la nostalgie d’un avant… à deux. Le nœud est là : c’est ce “trois” qui pose problème, car c’est dans le danger de ce nombre impair que sont brassées des questions de légitimité et de possessivité.

Maniant le hors champ du passé avec précision, Claudia Bottino nous offre un film sensible, inattendu et dérangeant, situé dans l’après. L’enjeu n’est plus désormais le drame de la séparation, mais celui de l’impossible recomposition. En explorant un dysfonctionnement à un endroit rare, À trois esquisse le portrait d’un être profondément perdu et abîmé. Peut-être faudrait-il en avertir les randonneurs : trois pierres sur un sentier ne sont pas nécessairement l’indication d’un chemin.

Lucile Gautier  

Réalisation et Scénario : Claudia Bottino. Image : Michele Gurrieri. Montage : Baptiste Petit-Gats. Son : Colin Favre-Bulle. Musique originale : Delphine Malausséna. Interprétation : Sigrid Bouaziz, Bastien Bouillon, Morgane Confais, Lucie Debay. Production : Melocoton Films.

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