Revenir aux actus
Livres et revues
08/12/2017

Rose pourquoi, de Jean-Paul Civeyrac

Récit détaillé d’une expérience concrète, Jean-Paul Civeyrac tente d’expliciter pourquoi une apparition – celle de Rose Hobart dans une scène de "Liliom" de Frank Borzage – fut à ce point bouleversante et éclairante.

Le point de départ du court et dense livre de Jean-Paul Civeyrac est une séquence découverte au gré d’une nuit d’insomnie et qui a provoqué en lui un sentiment durable sans même connaître le titre du film. Il arrive que de telles irruptions en plein milieu d’un film procurent une particulière acuité. Nous percevons alors des effets qui nous auraient peut-être échappé si nous avions été pris dans la continuité de l’action. Nous savons aussi combien l’émotion que provoque une œuvre d’art peut être liée à notre état du moment, une sensibilité qu’accuse la fatigue, des états sentimentaux, une exaltation.

Le propos de Civeyrac – son pari – est au contraire de tenter de comprendre ces moments d’émotion – des « épiphanies » – dont le pouvoir de saisissement se vérifie à chaque vision. Il a découvert bien plus tard que l’extrait en question était tiré de Liliom (la version de Frank Borzage) et cherche, dans cet essai, à saisir les ressorts, les racines de ce qui le saisit dans cette scène de rencontre, de naissance d’un amour possible et impossible entre Julie (Rose Hobart) et Liliom (Charles Farrell).

Cela n’aurait pas grand sens de résumer les propos de Civeyrac. On simplifierait ce qu’il décrit et perdrions toute la saveur des méandres d’une pensée nuancée et sensible et de l’écriture ciselée qui lui est intimement attachée.

Cette attention portée à ce moment de cinéma a aussi une portée plus générale. Civeyrac cite ainsi un grand nombre de ces épiphanies qui nous ont un jour saisis au cœur d’un film et « à chacune d’entre elle, écrit-il, il faudrait consacrer un livre entier afin d’en déplier les puissances d’émerveillement ». Ces émotions ne sont-elles pas d’autant plus intenses qu’on a le sentiment qu’elles ne peuvent émaner que du cinéma ? « Et c’est bien dans cette puissance épiphanique que réside pour moi sa poésie la plus haute – parce qu’elle est celle qui nous concerne de la façon la plus concrète –, et sa plus essentielle raison d’être – bien plus donc, que les performances d’acteur spectaculaires, les « grand sujets », les visées sociologico-documentaires (l’incessante injonction au témoignage sur l’époque), les originalités narratives ou les traditionnelles stories à péripéties (…), les vertus supposées du transgressif (avec le trash ou le kitsch comme principaux horizons esthétiques et moraux), ou encore celles de la technique ou de l’Image (le mélange des supports envisagés en salut ultime de l’art du cinéma donnant lieu régulièrement à des fièvres vite oubliées, etc. »

On comprend combien les propos de Civeyrac intéressent au plus haut point l’écriture critique dont on peut estimer que l’attention ne doit pas tant porter sur ces considérations ainsi énumérées que dans l’exploration de la complexité des sensations plus ou moins diffuses que le film a provoqué en nous.

À un moment Civeyrac écrit : « Ce que la caméra de Borzage enregistre là, c’est précisément l’enchantement d’un commencement, d’une rencontre, l’éclosion de l’amour sous la forme d’une extase. » « Enregistre », le choix de ce verbe peut prêter à confusion, si on y entend que ce qui figure à l’écran existait, au moment du tournage, devant la caméra. Ce qui est à la fois vrai et pas vrai. Il n’y a pas vraiment de mot pour décrire cette particulière alchimie qui opère et tient tout autant au charisme particulier de l’actrice, à son rapport avec son partenaire, à l’attention de Borzage, au choix des cadrages, de la lumière puis de la prise, et aussi à ce que raconte la scène, au rythme des plans, aux paroles prononcées, au grain des voix, aux silences, aux regards, à la musique… « Ce qui est en jeu est bien plutôt la manifestation des êtres et des choses, comme rendus à eux-mêmes, vérifiés, gratifiés, transcendés par le geste cinématographique. » Ailleurs, Civeyrac parle du caractère proprement musical de la séquence, « dans sa manière de déplacer le sens vers un inexprimable ».

Si la vérité de cette séquence – son secret – réside d’abord en elle-même, elle a désormais à voir avec l’élégance et la sensibilité avec lesquelles Civeyrac s’en est approché.

Jacques Kermabon

 

Jean-Paul Civeyrac, Rose pourquoi, P.O.L, 2017, 13 euros.