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Festivals
26/09/2017

Les 40 ans du festival de Drama

Du 18 au 23 septembre 2017, Le festival du court métrage de Drama a célébré son quarantième anniversaire. Nous y étions.

La veille de la clôture du festival, dans la cour intérieure du conservatoire de Drama, un des deux lieux de projections de la manifestation, on pouvait voir de jeune gens marcher de long en large sous le soleil en marmonnant avec plus ou moins de véhémence des paroles en anglais. Ils ne téléphonaient pas, leur comportement étrange n’était pas plus lié à un rituel mystérieux, ils répétaient simplement un texte, le pitch de leur scénario qu’ils se préparaient à dire devant un jury. Quatorze auteur du monde entier – seuls la réalisatrice ghanéenne et le réalisateur iranien n’ont pas réussi à faire le voyage – ont été sélectionnés pour participer au Drama Pitching Lab 2017, une formation de trois jours pour peaufiner leur scénario et s’entraîner à le présenter dans une durée limitée.

Le Festival de Drama fêtait cette année ses 40 ans – quelques mois avant Clermont-Ferrand – et ce Pitching Lab – quatrième édition en 2017 – dit assez bien le type de professionnalisation dans lequel s’est engagé le court métrage, pour le meilleur et pour le pire. Son idée-même n’aurait jamais pu germer dans les esprits des organisateurs à l’origine du festival.

Comme Clermont, Drama est l’émanation d’un ciné-club de passionnés de cinéma. La compétition, d’abord uniquement nationale, a été complétée par une section internationale il y a 23 ans, puis par un marché.

Et comme cette manifestation-phare de la vie culturelle de Drama, est le seul festival en Grèce dédié uniquement à la forme courte, le petit monde de ceux qui ont œuvré à la production de l’année (65 sélectionnés sur les 223 proposés) a plaisir à se retrouver dans ce coin de la Macédoine pour échanger et s’auto-célébrer. La présentation de leurs films fait d’ailleurs l’objet d’un soin particulier. Dans les séances régulières (compétitions et rétrospectives), les courts métrages s’enchaînent sans pause les uns à la suite des autres et il n’est pas rare qu’on se demande, au terme d’un film, si le logo qui apparaît appartient à l’œuvre qu’on vient de voir ou à celle qui va suivre. Par contre, chaque film grec projeté à la séance de l’Olympia, salle principale du festival, fait l’objet d’une présentation au cours de laquelle sont énoncés les noms de tous ceux qui ont participé au film. Outre que les intéressés peuvent être présents et heureux d’être ainsi cités, la formule prend sens quand on découvre, à la cérémonie de clôture, que le nombre de prix décernés concerne, comme aux Césars, tous les postes techniques. Cette pléthore de récompenses attribuées à une production nationale de qualité toute relative contraste d’autant avec ceux, moins nombreux, décernés pour la sélection internationale, elle d’excellente tenue. Cette dernière comprend d’ailleurs une petite poignée de films grecs sélectionnés par Antonis Papadopoulos, directeur artistique du festival, et qu’on retrouve, sans surprise, au palmarès national.

La diversité dans les provenances des films réunis dans la compétition internationale rend assez vaine toute tentative d’affirmation péremptoire sur l’état du monde ou sur celui du cinéma côté courts. Il suffit parfois d’une présence particulière pour arrêter notre regard, un corps, comme celui, massif et à la respiration lourde, de ce sniper irakien qui se fait tatouer le nom des soldats qu’il a abattus (Limbo, de Ghasideh Golmakani, Iran), ou un physique et une énergie comme celle, voilée du désespoir, de cette jeune israélienne, interprétée par l’étonnante et très convaincante Ella Tal dans Last Round, de Ziv Mamon (Israël). Le temps d’une nuit, le film réussit à nous rejouer l’histoire d’une jeunesse à l’apparence dissolue, qui se révèle in fine sentimentale.

LimboLast Round

Toute concentration de films fait émerger des motifs. Les répercussions d’un trauma passé font ainsi peser un poids dramatique déterminant pour les quelques minutes d’un court métrage. Mort d’un enfant (Timeline, de Mikhail Romanovskiy, Russie, et Aus der Wüste, de Jan Buttler, Allemagne), viol subi dans sa jeunesse (Silence, de Liu Mengjiao, Chine) dépeignent des blessures profondes, vécues par des femmes et qui, difficilement partageables, isolent.

Qu’elle soit le cœur du nœud scénaristique ou la répercussion d’un événement, la rencontre entre deux êtres, dans ses multiples variations, confirme la valeur de ce filon inépuisable. Il suffit qu’une Roumaine, laconiquement provocatrice, décide simplement de s’asseoir au pied d’un immeuble bourgeois (Fine, de Marta Hernaiz Pidal, Bosnie-Herzégovine) pour attiser, de la part d’une habitante des lieux, une animosité qui va se transformer en une éphémère complicité. Dans Wañuy (de Alejandro Roca Rey, Pérou), un chauffeur de taxi, amené à embarquer, de nuit, des passagers aux comportements étranges, quand il se rend compte qu’un des trois est mort, commence – et nous avec – à échafauder des hypothèses soupçonneuses qui se révèlent fausses. Là encore, la méfiance spontanée prend la tournure d’une compréhension pétrie de compassion, que nous partageons.

Les projections en festival provoquent des expériences inédites. Que la copie livrée ne comprenne pas les sous-titres anglais prévus et on doit faire avec une version originale en hongrois, sous-titrée uniquement en grec (Collapsed Lung, d’Ambrus Fatér, Hongrie). Excellent test ; l’émotion passe. Même si on ne comprend pas la situation de famille du médecin, tout un tas d’ingrédients scénaristiques censés installer la situation et qui, sans doute, expliquent pourquoi il semble mis à l’écart, on saisit l’essentiel avec les regards, les intonations, les déplacements dans l’espace. On comprend que la relation avec sa fille éloignée apparaît conventionnelle, on comprend la rencontre avec ce patriarche sans-papier dont il sauve la vie. Et même quand ce dernier lui explique son itinéraire, carte et dessins à l’appui, en arabe, avec les membres de sa famille disparus pendant leur long voyage, on comprend bien combien l’humanité de ce film se pose en résistance aux thèses développées par le pouvoir en place en Hongrie.

Collapsed Lung

Le déclassement social peut aussi provoquer des rencontres inattendues. Quitté brutalement par sa femme alors (parce) qu’il a perdu son travail, un sénior se retrouve à prendre un petit boulot d’homme à tout faire dans un cabaret de drag queens. La confrontation avec ce milieu, dont il ignore tout, va le révéler à lui-même. Odd Job Man, de Marianne Blicher (Danemark), séduit et touche par sa sensibilité et son humour.

Les pays du Nord excellent à dépeindre les relations de personnes mures comme dans After the Reunion, de Kirsikka Saari (Finlande), où un homme et une femme, dans la soixantaine, passent la nuit ensemble après s’être retrouvés lors d’une rencontre entre anciens du lycée. La confrontation des souvenirs et le contact de leurs corpulences entremêlent doutes, plaisirs et gênes.

After the ReunionOdd Job Man

Dans le registre des possibles liaisons amoureuses, The Frog King, d’Arek Biedrzycki (Pologne), frappe par le tact et les capacités de retournements dramatiques dont il fait preuve pour décrire le premier rendez-vous entre un homme et une femme entrés en relation via un site de rencontre.

Bien des films de ce tour du monde mériteraient d’être évoqués, dont certains vus à Clermont-Ferrand en 2017 (Genaro, d’Andres Porras et Jesus Reyes, Colombie) ou à Cannes en 2016 (Imago, de Raymund Ribay Gutierrez, Philippines, Grand prix de Drama ; Fight on a Swedish Beach, de Simon Vahlne, Suède ; The Guilt, Probably, de Michael Labarca, Venezuela).

La France était présente avec l’excellent Ta bouche mon paradis, d’Émile Aussel, l’animation expérimentale Dix puissance moins quarante trois secondes, de Clément Courcier, et d’une certaine façon, quoique sous un triple drapeau (Portugal, France, Royaume Uni), A Brief History of Princess X, de Gabriel Abrantes, qui s’est vu décerné le Prix Fipresci. Si on serait bien en peine d’affirmer en quoi ces films sont représentatifs de l’esprit français, on ne peut s’empêcher de voir Le scénariste, de François Paquay, comme typique d’un certain humour belge, satirique et noir, et Sleepaway, de Christian Ruloff, qui imagine le succès d’une pilule nous dispensant du sommeil, comme un bel exemple d’une ironie so british même si le film est qualifié d’abord de suisse.

Sophia Georgiadou, coordinatrice de programme, nous a raconté que, quand le festival de Drama n’était pas aussi connu, il lui a fallu expliquer à plusieurs reprises que, malgré leur nom, ils acceptaient des comédies. La mention de ces derniers titres le confirme allègrement.

Jacques Kermabon

 

The Frog King, d’Arek Biedrzycki (Pologne)

 

Le scénariste, de François Paquay (Belgique)

 

Sleepaway, de Christian Ruloff (Suisse, Royaume Uni)

 

Sélectionnée via un concours, l’affiche du festival, un brin mélancolique, est signée par la jeune artiste Sophia Paraskevopoulou. Difficile d’en déterminer le sens, qui varie si on considère que la jeune fille rembobine ou dévide cette bobine de films des temps anciens. On peut même imaginer une scène figée, emportée par le souffle du temps ou désagrégée par les pixels du numérique.