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En salles
01/12/2018

L’abrantesque éclat de Diamantino

En salles cette semaine après avoir été remarqué à la Semaine de la critique, à Cannes, au mois de mai, “Diamantino” est une œuvre inclassable, brillante et complètement folle. À la fidèle image de son auteur, l’un des plus prolifiques du jeune cinéma européen depuis une dizaine d’années.

Premier long métrage de Gabriel Abrantes, Diamantino fait suite à une quinzaine de films de court ou de moyen métrage remarqués, depuis une dizaine d’années, dans des festivals de tous les continents. Il est coréalisé par l’Américain Daniel Schmidt, avec qui l’iconoclaste ancien du Fresnoy (et des Beaux-Arts de Paris) avait déjà fait équipe sur deux autres de ses œuvres, qui restent d’ailleurs parmi ses plus connues et estimées au sein du sérail : A History of Mutual Respect et Palacios de Pena, qui frisait la durée de long métrage avec ses 59 minutes. Au demeurant, le réalisateur a pour le moins l’habitude de travailler en tandem, puisque Benjamin Crotty (en présélection aux prochains César 2019 avec son court métrage Le discours d'acceptation glorieux de Nicolas Chauvin), Ben Rivers, Alexandre Melo et Katie Widloski ont déjà formé d’autres binômes plutôt harmonieux avec lui. Ce qui n'empêche pas de reconnaître aussi que des entreprises en solo se profilent parmi ses réussites les plus éclatantes, que ce soit Ennui ennui ou A Brief History of Princess X – le premier sera très prochainement visible en ligne pour les abonnés de Brefcinema, après que le second l’ait été récemment.

Il est bien évidemment convenu de qualifier ce cinéma de barré, perché, extravagant, délirant, frappadingue. Mais il faut bien en passer par là, l’accumulation d’ingrédients hétéroclites et insensés marquant aussi bien la narration d’Ennui ennui que de celle de Diamantino. Dans le premier, pour preuve : une princesse dans une yourte d’Asie centrale jouant avec une carotte, un mariage forcé, une bibliothécaire ambulante vierge et fan de Bataille et de Sade, sa mère ambassadrice de France très distinguée, un chameau mangeant la carotte précédemment évoquée, un drone piloté par un robot présenté comme étant la fille adoptive de Barack Obama : on en passe et des meilleures. Dans le second, en écho et sans redite : une star de football dont la ressemblance avec un multiple Ballon d’or portugais ne semble pas fortuite, des vapeurs roses et des bichons géants, des sœurs jumelles cupides, une conspiration fasciste, des manipulations génétiques, des nénés qui poussent subitement, des migrants échouant sur une plage...

On pourrait évoquer aussi Palacios de pena (photo ci-contre), qui commence d'ailleurs sur un terrain de football, Os humores artificiais, où une tête de droïde volant tombe amoureux.se d’une jeune Brésilienne, ou Taprobana, qui met en scène le poète Camoes, véritable totem lusitanien, dans de drôles de postures. Ce dernier opus était sorti en salles en juin 2014, accompagné de Liberdade – un film finalement assez sage en regard du reste de la filmographie du trublion – et d’Ennui ennui, sous le titre Pan pleure pas. L’humour était au rendez-vous, comme quasiment à chaque fois – avec une mention spéciale aux “flèches d’amour”, prometteuses d'une touche burlesque où notre Laetitia Dosch nationale se fondit comme un poisson dans l'eau dans Ennui ennui et imprègne à son tour l’odyssée de Diamantino Matamouros, ce Candide des temps modernes rencontrant l’amour de façon plutôt inattendue. Le tout dans une imagerie volontiers queer qui n'est pas sans rappeler l’Almodovar de la première période, post-Movida. On souhaite à Abrantes une comparable conquête progressive d’un plus large public, en conservant toute la liberté de sa personnalité créative incroyablement foisonnante.

Christophe Chauville



Filmographie courts métrages de Gabriel Abrantes

Dear God Please Save Me (2006, 3 min) / Razor Thin Definition of Punk (2006,
4 min) / Anarchist King (2006, 16 min) / Olympia 1 et 2 (coréal. avec Katie Widloski, 2007, 4 et 5 min) / Visionary Iraq (2008, 17 min) / Too Many Daddies, Mommies and Babies (2009, 25 min) / A History of Mutual Respect (coréal. avec Daniel Schmidt, 2010, 23 min) / Baby Back Costa Rica (2011, 5 min) / Liberdade (coréalisé avec Benjamin Crotty, 2011, 16 min) / Palacios de Pena (coréal. avec Daniel Schmidt, 2011, 59 min) / Fratelli (coréal. avec Alexandre Melo, 2012, 27 min) / Zwazo (2012, 17 min) / Ennui ennui (2013, 33 min) / Taprobana (2014, 24 min) / Freud and Friends (2015, 20 min) / A Brief History of Princess X (2016, 7 min) / The Hunchback (coréal. avec Ben Rivers, 2016, 30 min) /
Os humores artificiais (2016, 30 min).