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Cahier critique
01/12/2016

"Sur la route du paradis" de Houda Benyamina

Avant le triomphe de "Divines", Caméra d’or à Cannes en 2016, Houda Benyamina mettait déjà en scène de très forts et vibrants désirs d’avenir.

Le Vélib’, c’est le vélo des riches, le vélo des Européens, le vélo de la liberté !” (Tata Cassandra)

C’est par une journée de classe ordinaire que la route du paradis prend la forme d’un chemin de croix pour Sarah et Bilal : ils sont la cible d’une descente de police musclée et n’en réchappe que par l’intervention énergique de la directrice. Dorénavant interdits d’école, ils rejoignent à plein temps leur communauté clandestine : Leila la mère, Tata Cassandra le travesti, et Andréa son compagnon rom. Kader, le mari de Leila et père des enfants, est déjà passé en Angleterre et est censé organiser la venue de sa famille. Uda Benyamina fait un constat : Sangatte n’existe plus mais les camps se sont déplacés aux périphéries des grandes villes et les candidats au passage toujours dans l’attente.

La fiction suit le fil du quotidien “ordinaire” de cette famille recomposée et improbable, entre désespoir et joie de vivre. Dans une veine très réaliste matinée de tragi-comédie, la réalisatrice parvient à tenir un récit dont le contenu et l’issue sont pourtant connus de tous. Le trio classique de la mère et des enfants est ici soutenu par un duo détonnant – qui aurait pu donner dans la mauvaise caricature sans une certaine finesse d’écriture et de direction d’acteur – constitué d’un travesti arabe survitaminé et d’un Rom polyglotte et “recommandable”. C’est grâce à leur énergie et leur débrouillardise que Leila tient le coup, entre son travail de nuit dans une boîte minable et ses âpres négociations avec un passeur français.

Avec une durée de film plutôt longue, la réalisatrice traite son sujet comme une chronique et travaille la notion de temps : chaque situation se révèle éphémère, comme par principe. Les enfants et l’école, le campement rasé par la police, l’amitié, l’amour, le travail : tout n’est que momentané, même la vie de famille. Et cela semble inexorable. Houda Benyamina place sa caméra, très mobile, à hauteur du regard de Sarah, personnage central de l’histoire. Une dizaine d’années seulement, mais suffisante pour analyser l’échec du projet de ses parents, la honte de la mendicité, la menace de la police, les promesses non tenues et la route de la liberté qui se mue en cul-de-sac.

Fabrice Marquat

Article paru dans Bref n° 106, 2013.

Réalisation : Houda Benyamina. Scénario : Houda Benyamina et Malik Rumeau. Image : Michaël Capron. Son : Grégoire Letouvet, Julien Ngo Trong et Samuel Aïchoun. Montage : Julie Dupré. Interprétation : Majdouline Idrissi, Sanna Marouk, Yanis Siraj, Mounir Margoum, Miroslav Gulyas, Camille Brechoteau, Grâce Bayong et Myriam Donasis. Production : Easy Tiger.