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Cahier critique
01/12/2016

"Le moine et le poisson" de Michael Dudok de Wit

Un bijou indémodable du cinéma d’animation, César 1996 du meilleur court métrage, par l’auteur de "La tortue rouge".

Avant de réaliser La tortue rouge aux côtés des mythiques studios Ghibli, Michaël Dudok de Wit a signé quatre courts métrages, notamment Father and Daughter et Le moine et le poisson, César 1996 du meilleur court métrage, un haïku visuel de moins de six minutes fabriqué dans les murs de la non moins grande maison de production Folimage. Avec Le moine et le poisson, Michaël Dudok de Wit n’a pas choisi la facilité pour commencer. C’est une œuvre qui surprend par son architecture dramatique aussi minimaliste, douce et mouchetée que l’est son traitement pictural : une animation dessinée à la main avec de l’encre de Chine et de l’aquarelle.

L’histoire peut se résumer de deux manières : soit en racontant les aventures d’un héros atypique, un moine cistercien qui découvre un poisson dans un bassin et qui, utilisant toutes sortes de stratagèmes, tente de l’attraper. Puis rongé par l’obsession il finit par n’en plus dormir. C’est la version “Achab dans une robe monacale” dont on ne peut qu’apprécier l’humour et la dimension subversive (le petit moine sautillant est bien loin de l’ordre cistercien qui promeut ascétisme et rigueur…), une version où l’eau, comme souvent dans l’œuvre de Michaël Dudok de Wit, ordonne le sens du monde. L’autre manière de résumer ce court métrage consiste à remonter la source qui l’a inspirée : la musique. Car dans Le moine et le poisson, film qui procède uniquement par addition de plans larges, la musique occupe le premier plan. Il s’agit, en l’occurrence, d’une relecture par Serge Besset de La Follia d’Arcangelo Corelli (musicien du XVIe siècle), une sonate que l’on peut tout autant étiqueter “musique de salon” dévouée à la danse et aux monarques qu’œuvre baroque, ample et théâtrale, aux phrasés croisés et obsessionnels. Vu sous cet angle Le moine… se révèle une variation graphique mélodique qui puise toute sa force dans une série d’oppositions entre les couleurs, les ambiances et les mouvements.

Cette œuvre riche et composite autorise de multiples niveaux de lectures. Au premier regard, le film semble nous dire qu’on peut vivre à deux dans le même plan sans se rencontrer, tandis que l’analyse graphique suggère une autre réalité. Une ligne d’horizon découpe le cadre comme une ligne Maginot séparant le vrai du faux, l’air de l’eau, l’homme et l’animalité (le poisson, son ancêtre ?). La ligne suppose un miroitement et lorsque celle-ci peu à peu s’estompe, il ne faut pas être grand moine pour comprendre que si quête il y a, il ne s’agit pas d’apprendre à pêcher (comme le conseille Confucius à l’homme-chasseur), ni d’apprendre à penser, à nager ou à voler. La quête est spirituelle. Le moine apprend et désapprend à vivre, à être. Telle est la folle sagesse de ce haïku animé. Le poisson est le moine. Le moine est le poisson.

Donald James

Réalisation, scénario et image : Michael Dudok de Wit. Animation : Michael Dudok de Wit et Guy Delisle. Son : Jean-Claude Millet. Montage : Hervé Guichard. Musique : Serge Besset. Production : Folimage Studio.