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Cahier critique
28/04/2017

"La république" de Nicolas Pariser

#electionpresidentielle

Le président est mort : le temps d’une matinée, l’opposition se met en branle pour désigner en urgence et en secret un candidat à l’élection anticipée à venir. La république n’est pourtant pas un film à thèse, plutôt l’enregistrement minutieux de mouvements de séduction, de dérobades, de jeux d’influence et de tractations de dernière minute.

Si l’on reconnaît le principal parti d’opposition de France, là n’est pas l’important. La république orchestre une partie d’échecs, une course contre la montre où un simple décalage horaire (une candidate potentielle se trouve à New York) peut suffire à disqualifier une prétendante. De fait, il ne faut pas chercher là un film politique. Ce serait passer à côté d’une œuvre presque abstraite où priment l’emballement et le suspens. Dans la durée restreinte du récit, il paraît d’ailleurs logique que le temps ne soit pas à la constitution d’un programme ou aux digressions socio-économiques ; c’est la complexité d’un milieu aux procédés retors qui intéresse ici le réalisateur, les rouages du système plutôt que le fond.

À vrai dire, La république se présente à nos yeux comme un thriller, presque comme un film d’action (sans d’ailleurs – et c’est heureux – céder à la logique doucement spectaculaire du Président de Lionel Delplanque). Il s’oppose en cela assez nettement au film précédent de Nicolas Pariser (Le jour où Ségolène a gagné), aimable tranche de vie suivant, au second tour de 2007, les pérégrinations de deux militantes PS tentant de convaincre les indécis d’aller voter. Si La république semble, pour ses détracteurs, ne rien dire, c’est peut-être que cette part idéologique, le réalisateur l’avait explorée précédemment, et qu’autre chose – de bien plus cinématographique – se joue ici.

On retrouve dans ce film ambitieux la volonté, comme dans l’autre, de circonscrire l’action à un compte à rebours : celui séparant de l’heure de fermeture des bureaux de vote, celui flottant jusqu’à l’annonce officielle de la mort du chef de l’État. De façon stimulante, la fiction montre ce que seuls quelques documentaires nous avaient jusqu’à présent donné la possibilité d’observer, le dramatise utilement, opérant par là même le basculement d’un sujet télévisuel vers sa forme cinématographique. Belle idée ainsi que de débuter le récit quand le jour se lève et de le laisser s’achever avant l’heure du déjeuner, sans que cette journée d’université d’été ne soit réellement commencée et que les militants – et les caméras des journalistes – ne soient arrivés : en somme, filmer le hors-champ (et faire acte de cinéaste) en débordant le cadre (et le timing) télévisuel…

Le film convainc aussi par la parfaite lisibilité des espaces parcourus et des enjeux. L’adaptation est, pour ses protagonistes, le maître mot. Leur intelligence tactique, leur opportunisme sont redoublés spatialement par l’inscription du récit dans des lieux qui ne sont que de transition, de passage (voitures, halls, chambres d’hôtel, brasseries, couloirs, QG, palais des congrès, salle de meeting). Thomas Chabrol, convaincant en jeune député, s’y démène tel Jack Bauer, émissaire passant d’un lieu à l’autre, accroché à ses téléphones, jonglant entre les coups de fil à son épouse et ceux d’une journaliste attendant le scoop. Grâce à un casting assez exceptionnel, tout paraît crédible, précisément documenté.

Surtout, si le film met en scène des jeux de pouvoir propres à ruiner nos idéaux, il ne sombre jamais dans le “tous pourris” le guettant. Loin du Chabrol narquois de L’ivresse du pouvoir, encore plus éloigné du Mocky anar d’Une nuit à l’Assemblée nationale ou d’Y a-t-il un Français dans la salle ?, La république ne renonce pas à croire en la vertu des élus, croyance presque trop didactiquement exposée quand le futur candidat, d’abord réticent, explique pourquoi il accepte de se présenter. Entre ce personnage plutôt noble joué par Alain Libolt et l’intrigant cynique que campe Olivier Séror, c’est un équilibre compliqué que trouve Nicolas Pariser.

On le sait, ces gens-là sont des “tueurs”… Le film en prend acte. Et en sort miraculeusement indemne.

Stéphane Kahn

Article paru dans Bref n°94, 2010.

Réalisation et scénario : Nicolas Pariser. Image : Sébastien Buchmann. Montage : Céline Ameslon. Son : Marie-Clotilde Chéry, Mathieu Descamps et Grégoire Bourdeil. Décors : Leslie Garcias. Interprétation : Thomas Chabrol, Alain Libolt, Gwenaëlle Simon et Vanessa Larré. Production : Noodles Production.