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Cahier critique
04/01/2017

"La dame au chien" de Damien Manivel

Six ans avant la rencontre des jeunes gens du "Parc", son second long métrage, Damien Manivel en orchestrait une autre, insolite et comique, avec toute la singularité de sa “patte” emblématique. Prix Jean-Vigo du court métrage en 2011.

La dame au chien, de Damien Manivel a tout de la pochade. D’abord par un titre un peu naïf qui situe le film entre paroles enfantines et récit moyenâgeux. Ensuite par la brièveté et la clarté d’un récit qui se concentre sur une situation simple et doucement burlesque, évidente quoiqu’un peu embrouillée, pour ne pas dire vaseuse, l’alcool et la chaleur aidant. Enfin par la présence essentiellement muette d’un chien dont il apparaît assez vite qu’il est au centre de tout ce qui se trame sous nos yeux. Un adolescent au profil d’oiseau est assis au milieu du canapé du salon d’une Noire obèse. C’est un pavillon de banlieue. Dehors, il fait beau temps. À la première question posée par la dame dans le film – où a-t-il trouvé le chien ? –, le jeune homme répond en avalant ses mots. Au fil d’un interrogatoire distancié, il digresse ensuite, verre de rhum imposé à la main, sur la natation qu’il pratique avec assiduité avant de citer William Shakespeare : “Mon corps est un jardin et ma volonté son jardinier.

À partir de là, l’incongruité de cette rencontre ne fait que s’amplifier, allant jusqu’à effleurer le libidineux, telle une surprise prévisible. Et il faut dire ici, à quel point, au-delà de la situation, le burlesque repose sur le jeu des deux acteurs : une interprétation tout en lassitude prédatrice pour l’une et en mollesse nerveuse pour l’autre, toujours décalé, cherchant à fuir, mais placé sous la vigilance aussi bien de la dame que du chien. Un animal cinématographique à la présence d’ailleurs très humaine, vecteur malgré lui des angoisses et des désirs de ses maîtres. Qu’on songe, par exemple, au chien d’Umberto D. dans le film homonyme de Vittorio De Sica ou plus récemment aux deux chiens du film Mourir comme un homme de João Pedro Rodrigues, qui, sur la banquette arrière d’une voiture, font tout à coup ressortir le pathétique et le dérisoire de ce que les maîtres disent à l’avant.

Une pesanteur humaine dont le chien du film de Damien Manivel semble avoir conscience, lui qui oscille entre lassitude et attente résignée, protagoniste central qui daigne se prêter aux tragiques vanités des hommes.

François Bonenfant

Article paru dans Bref n°93, 2010.

Réalisation : Damien Manivel. Scénario : Damien Manivel et Rémi Esterle. Image : Julien Guillery. Son : Jérôme Petit et Emmanuel Desguez. Montage : Érika Haglund. Interprétation : Elsa Wolliaston, Rémi Taffanel et Stiki. Production : Grec.