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Cahier critique
17/01/2017

"Ici là-bas" de Dominique Cabrera

Un des premiers documentaires de la réalisatrice de "Corniche Kennedy", un film de mémoire à travers le portrait de sa famille.

Les films de jeunesse sont des points de départ importants pour comprendre la vision d'un auteur. Certains agissent même comme des boomerangs et prennent toute leur valeur a posteriori, dans leur rapport à l'œuvre. Ici là-bas est de ceux-là. Artisanal et fantaisiste, ce film court que Dominique Cabrera réalise à la fin de son Idhec atteste de ses premiers pas en cinéma en même temps qu'il constitue une pierre de touche. Dans ce modèle réduit, fragile mais concentré, de l'ensemble, la démarche de l'auteur se révèle en creux : on y retrouve un thème fondateur, un régime d'écriture et une éthique de travail.

C'est la première fois que Dominique Cabrera explore ses origines « pied-noir ». La cinéaste fait vibrer le passé de sa petite enfance depuis le présent, interroge le départ forcé d'Algérie avec le regard douloureux de la culpabilité qui traduit toute la difficulté d'être prise entre ici et là-bas. Ce travail, elle le réalise depuis le domicile parental, durant l'été 1987 dans le Val de Loire. La cinéaste met ses proches en scène dans une fiction documentaire de type amateur – au sens étymologique du terme (l'amateur étant celui qui aime). Les protagonistes sont complices du portrait de famille ; ils posent de façon ostentatoire devant la maison ou à table et jouent de petites scénettes – « Tu vois, dit la mère en regardant la caméra, tu as aujourd'hui l'âge que j'avais quand j'ai quitté l'Algérie ». Dominique Cabrera a aussi recours à des effets  spéciaux qu'elle réalise avec les moyens du bord pour « subjectiver » la réalité – ainsi le salon prend feu sous nos yeux. La cinéaste en herbe explore son outil dans un univers domestique, avec son entourage.

Pourtant l'amateurisme, au sens d'absence de maîtrise, n'est pas seulement lié à l'immaturité de l'auteur, il est volontaire et participe d'une identité esthétique. Ici là-bas a pour modèle formel et statutaire le « film de famille » avec lequel il partage l’ordinaire, mais aussi une communauté d'esprit, celle d'un cinéma en quelque sorte profane. Dominique Cabrera filme en étant synchrone avec sa perception intérieure du monde. De sorte que la puissance affective de l'image prend le pas sur la valeur cinéma, sans chercher la ressemblance avec un cinéma professionnel.

Ce modèle de production, familial et amateur, s'inscrit dans une démarche existentielle qui se poursuit ensuite dans l’œuvre – on retrouvera les « personnages » du père, de la mère et de la sœur, dix ans plus tard, dans les journaux filmés de l'auteur (Demain et encore demain, 1997 et Grandir, 2013). Si Dominique Cabrera n'entre pas physiquement dans ce premier film, elle dit déjà « je » en voix off et la quête ici est bien personnelle. Elle cherche à comprendre la posture coloniale de ses parents durant la guerre et veut se situer dans cette Histoire qui la traverse. Pour cela, la cinéaste met ses proches en situation de témoignage, et filme déjà merveilleusement la parole. Dominique Cabrera a cette faculté de rendre vivantes les personnes qu'elle filme, sans doute par sa propre présence bord cadre. En témoigne une scène centrale, que l'on pourrait dire primitive, dans laquelle sa mère se confie, installée sur le lit parental, avec une justesse rare. Ce qui nous touche, précisément, dans cette courte séquence, c'est l’entièreté de la relation filmée dans l'instant : la confiance d'une mère qui s'adresse à sa fille pour lui transmettre un peu de leur histoire, aussi trouble soit-elle.

La cinéaste suscite, mais accueille aussi la parole avec cette empathie qui fait toute la valeur éthique de son travail. Ici là-bas ouvre la recherche à venir et expérimente la méthode : sans performance ni formalisme, Dominique Cabrera s'attelle à filmer au plus près, qu'il s'agisse d'elle-même, de sa famille ou d'un acteur professionnel – cherchant à faire passer quelque chose de l'émotion qui se joue sur le moment.

La question de la transmission est au cœur de son œuvre. Ce film n'est pas seulement « de famille » et il se double d'une lecture documentarisante : l'inscription des êtres et des lieux à l'écran fabrique une autre mémoire. Ainsi l'intérieur de la maison familialle témoigne-t-il en filigrane du mode de vie de la classe moyenne de la fin des années 1980, et pointe une sensibilité à l'attention de ceux que l'on ne voit habituellement pas, ou mal. La cinéaste, on le sait, consacrera une série de six films (1981-1996) à la banlieue et aux traces matérielles de la vie dans les tours HLM1. Le questionnement autobiographique est donc porté par l'engagement social et politique de l'auteur.

À l'instar de cette pépite originelle, les films de Dominique Cabrera sont des prototypes qui se cherchent et se risquent à eux-mêmes pour trouver leur voie. Nourrie de l'intérieur, cette œuvre non académique se tient à distance respectueuse de l'industrie cinématographique. La cinéaste opère toujours un pas de côté, y compris dans ses cinq longs métrages de fiction – dont certains ont pourtant été interprétés par de grands acteurs2 – s'attachant à sa vision pour ne pas déroger à l’exigence humaniste qui l'anime.

  1. Voir Il était une fois la banlieue, coffret DVD contenant six films de Dominique Cabrera (Documentaire sur grand écran, collections particulières, janvier 2017).
  2. Ariane Ascaride, Claude Brasseur, Olivier Gourmet, Jean-Pierre Léaud, Miou-Miou, Yolande Moreau, Denis Podalydès, Roschdy Zem, entre autres.

Julie Savelli

Réalisation et scénario : Dominique Cabrera. Image : Robert Millié. Effets spéciaux : Thierry Cabrera. Montage : Jean-Bernard Bonnis. Son : Edmée Doroszlaï et André Rigaut. Production : L'Ergonaute.

Photo du film : ©Laurence Bastin