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Cahier critique
10/12/2016

"Foutaises" de Jean-Pierre Jeunet

Un inoubliable “j’aime/j’aime pas”, la trogne de Dominique Pinon et l’univers emblématique de Jean-Pierre Jeunet à la veille de Delicatessen.

J'aime bien les films de huit minutes en noir et blanc qui atteignent à la quintessence du court métrage. J’aime pas les douaniers finlandais. J'aime bien les films de huit minutes en noir et blanc qui nous interpellent quelque part au niveau du vécu sur le dérisoire de nos chiennes de vies en nous faisant grâce des états d'âme bobo la tête de Madame Michu ma concierge. J’aime pas les avions qui remettent les gaz au moment de l'atterrissage. J’aime bien les auteurs de courts métrages qui prennent le temps de peaufiner leur œuvre pour mieux aller à chaque fois à l'essentiel et qui, sans chercher à tout exprimer d'un coup, y parviennent quand même. J’aime pas les avions qui font escale à Rodez. J'aime bien que de l'absurde naisse une poésie de l'humain. Jaime bien que les petits détails enfouis au plus profond des souvenirs de l'enfance ressurgissent comme autant d'éléments obsessionnels et cocasses. J'aime pas Le bunker de la dernière rafale. Mais j'aime bien qu'un réalisateur de courts métrages aille au bout de son inspiration et de son univers, sans complaisance ni compromis. J'aime bien l'exigence et la rigueur qui caractérisent Jean-Pierre Jeunet plus que tout autre et qui désormais, si ce n'était déjà acquis auparavant, font de lui le meilleur court métragiste français du moment. J'aime pas l'hypothèse idiote qu'il puisse, un jour, après avoir goûté aux délices du long métrage, ne plus revenir au courts. Mais j'aime bien les sacs Canal Plus. 

J'aime bien qu'un court métrage de huit minutes en noir et blanc se nourrisse de l'héritage patrimonial du cinéma français de la grande époque et l'adapte de la sorte aux préoccupations, aux hantises, aux rêves de son temps. J'aime bien l'idée que ce film aurait plu aux frères Prévert, et si je me trompe c'est qu'ils avaient raison car “on ne fait pas d'erreur sans se tromper”. J'aime bien le départ en vacances avec un béret, car “le béret c'est simple, c'est chic et c'est coquet”. J’aime pas les planchers du CNC, mais j'aime bien qu'un court métrage de huit minutes en noir et blanc se définisse autant par son style que par tout autre aspect. J'aime pas les pieds de Jean Gabin, mais j'aime bien quand il dit : “Moi, j’aime pas rester tout seul.” J’aime bien chaque fois qu'apparaît sur un écran le mot… foutaises.


Gilles Colpart

Article paru dans Bref n°5, 1990.

Réalisation et montage : Jean-Pierre Jeunet. Scénario : Jean-Pierre Jeunet et Bruno Delbonnel. Image : Jean Poisson. Son : Claire Bernardi. Musique : Carlos d'Alessio. Interprétation : Dominique Pinon. Production : Zootrope.