Cahier critique 26/08/2020

“C’est plutôt genre Johnny Walker” d’Olivier Babinet

Avec cet ovni lancé dans le ciel paisible du cinéma français, Olivier Babinet manifestait un ton hors normes, confirmé en 2016 par "Swagger".

Parmi les précieuses projections que l’Acid proposait en 2009 pendant la durée du Festival de Cannes, C’est plutôt genre Johnny Walker, d’Olivier Babinet, imposait sa nonchalance dégingandée après une année d’euphorie festivalière méritée. Est-ce parce qu’il parle de crise et de pilule à avaler que ce film atypique n’en finit plus de nous plaire ? Pas seulement, assurément. Étienne et Bip y incarnent respectivement les faces A et B d’un même trentenaire, sorte d’anciens “beaux gosses” de Riad Sattouf, poussés en graine dans les champs de néons, juste derrière le périph’. L’Amérique est bien lointaine, l’horizon flouté par les barres d’immeubles et la vie passe, mixée dans un synthétiseur. Un soir où Étienne est à la rue, les deux compères gobent une mystérieuse pilule achetée sur le Net. En guise d’“extension de l’âme”, ils tombent dans une boucle temporelle. Le même mauvais whisky, le spleen de l’insomnie, à l’infini.

“J’attends... du boulot, du fric, quelqu’un qui pense à moi, qui me trouve formidable”, tout est dit par Étienne, en peu de mots. La première qualité du film est de ne pas lâcher d’un plan ce dandy cassé, interprété par le formidable Pablo Nicomedes, qui cache des sérénités et des douleurs d’apache sous des dehors de petite frappe. Le film parvient à se construire sur ce rythme, si fragile, du rien. Celui du refus d’un visage et d’un corps à accepter ce tout.

Olivier Babinet a assurément travaillé son goût et ses envies notamment grâce au Bidule, irrésistible mini-série télé glacée qui s’emparait déjà de notre médiocrité ambiante pour en révéler la crudité ; il prend le temps d’effeuiller son récit, de dépouiller les genres, en lâchant l’idée de causalité. On n’est plus ni dans le récit intime, ni dans la science-fiction, loin du film social, tout en y plongeant, la tête la première. Alors que Star Trek et ses collants tentaient récemment de nous perdre dans des interstices spatio-temporels douteux, Babinet s’amuse simplement à nous promener avec une vraie sincérité, dans le temps perdu de ces couloirs sans fin où l’être aimé nous abandonne, tellement la vie poisse. On est prêt à l’y suivre encore, longtemps. Vers le Grand Nord, où il devrait tourner bientôt un long métrage.

Amélie Galli

Article paru dans Bref n°89, 2009.

Réalisation et scénario : Olivier Babinet. Image : Javier Ruiz Gomez. Son : Vincent Pateau et Cédric Lionnet. Montage : Isabelle Devinck. Décors : Pierre Pell. Interprétation : Pablo Nicomedès, Vincent Gominet, Arly Jover, Constantin Leu, Rudolfo Caballero et Christophe Bier. Production : Ferris & Brockman.