News 18/11/2020

Palme d’or pour jeune producteur

Martin Jérôme, coproducteur français de la Palme d’or 2020 du court métrage pour Les Cigognes Films, a répondu à nos questions.

Un “Cannes en miniature” a pu se dérouler juste avant l’instauration des nouvelles restrictions sanitaires. Et la compétition officielle des courts métrages a ainsi permis à une production franco-égyptienne, I Am Afraid to Forget Your Face, de Sameh Alaa, de décrocher la seule et unique Palme d’or qui restera de cette année 2020.
Son producteur du côté hexagonal, Martin Jérôme (Les Cigognes Films), a accepté de répondre à nos questions.

La joie de recevoir la Palme d’or du court métrage n’a-t-elle pas été atténuée, pour le réalisateur Sameh Alaa et pour vous, par le fait que le Festival de Cannes n’ait pas eu lieu de façon “normale” ?
 
Bien sûr, quand on reçoit une récompense aussi prestigieuse, on ne peut s’empêcher d’imaginer l’Auditorium Lumière comble en plein mois de mai… Et puis, tout de suite, on se ressaisit ! Le Festival de Cannes n’a rien “lâché”, malgré le casse-tête de la période actuelle et a réussi l’exploit d’organiser une édition spéciale mettant à l’honneur les “nouveaux entrants” avec ces deux journées de projection des courts métrages de la Cinéfondation et les courts métrages de la sélection officielle. Et six heures après la cérémonie de clôture, on basculait dans une nouvelle période de confinement. Je dois donc avouer que nous nous estimons plutôt chanceux, Sameh et moi, et parfaitement conscients que tout cela n’aurait pu jamais avoir lieu. Il faut rendre hommage à Thierry Frémaux, Pierre Lescure, Christian Jeune, Bruno Muñoz et Zoé Klein. Grâce à eux et leurs équipes, on a pu voir de très beaux films et découvrir une nouvelle génération de cinéastes, malgré le contexte extérieur tendu (avec, le matin même, l’attentat de Nice).


 
Comment avez-vous été amené à rencontrer le réalisateur et à travailler sur son projet au sein de Cigognes Films ? Quelle a été la configuration de production de ce film ?
 
J’avais été invité par le Groupe Ouest Développement au Transilvania International Film Festival de Cluj-Napoca, en Roumanie, en 2017. Ils organisaient des rencontres entre producteurs et auteurs dans le cadre du programme LIM (Less Is More), un programme européen d’accompagnement à l’écriture. Sameh y présentait un projet de long métrage, mais qu’il ne trouvait pas encore abouti à l’époque.
Comme le courant passait bien entre nous, il m’a confié avoir également l’envie de développer un court métrage basé sur un fait divers lu dans un journal égyptien au moment du Printemps arabe, en 2011. J’ai trouvé l’histoire simple et forte. Je me suis pas posé de questions. On a démarré comme ça. C’était mon premier projet produit au sein de ma société de production tout juste montée. Assez vite derrière, on s’est mis d’accord sur le scénario et adressé notre dossier au Doha Film Institute et au CNC. On a obtenu le financement du DFI mais on était “PSR” au CNC. Soit “possibilité de se représenter”, ce qui signifie que la commission voyait un intérêt artistique, mais qu’il fallait retravailler l’écriture.
Nous avons alors suivi une partie des pistes de réécriture, mais sans avoir le temps de soumettre le scénario à nouveau et d’attendre la prochaine délibération du CNC car contraints par une fenêtre de tir serrée pour tourner au Caire. C’est à ce moment-là que j’ai croisé le producteur François-Pierre Clavel, de Kidam, qui m’a raconté comment il avait produit, en partie sur des fonds propres, un court métrage de Emmanuel Marre que j’aime beaucoup : D’un château l’autre. Au final, ce film a été sélectionné au Festival de Locarno et acheté par Arte et ils ont pu rembourser leur investissement. J’ai pris exemple sur eux, réuni le peu de trésorerie de ma société, créée en 2018, et, avec l’aide du Doha Film Institute, on a tourné début février 2020. Un mois après, on envoyait le film à Cannes.

Est-il difficile d’aborder dans le contexte actuel les motifs du voile et des séparations – spatiales et symboliques – entre hommes et femmes en terre islamique ? Comment le film est-il accueilli en Égypte ?
 
Je suis trop éloigné des mœurs de la société égyptienne pour répondre… Ce que je sais, c’est que le film vient de remporter le Prix du meilleur film arabe au Festival d’El Gouna, en Égypte donc ! De manière générale, je crois que quoi qu’on fasse, on trouvera toujours des gens qui n’aimeront pas ou qui pourront être choqués par une histoire, peu importe le pays… Ce qui est clair, c’est que ce qui nous intéresse depuis le début, c’est cette histoire d’amour. Celle d’un adolescent qui brave les interdits pour aller dire au revoir à celle qu’il aime.
Mais quelque part, le film rend également hommage aux traditions ancestrales de son pays. On y découvre notamment le métier de pleureuse, dans une scène bouleversante. Certes, l’utilisation du voile dans le récit peut en déstabiliser certains, mais il n’y a évidemment aucune intention de blesser. Au-delà de la symbolique religieuse, nous voulions nous intéresser à cette jeunesse égyptienne, ses rêves et espoirs, tout en restant lucides sur ce qui ne fonctionne pas. Pour autant, de mon point de vue, le film ne tombe jamais dans le piège du procès d’intention.


 
Quelles sont, selon vous, les principales qualités artistiques de Sameh Alaa ?
 
Il est très drôle ! Et, plus sérieusement, extrêmement curieux. J’aime son instinct et sa façon d’aller de l’avant. Il n’a eu ni le confort, ni le temps de tergiverser. Il a quitté son pays natal pour aller apprendre le cinéma en République tchèque, en Allemagne, en France et en Belgique, tournant même un court métrage en français sans parler la langue à l’époque (Le steak de tante Margaux, 2016, ndlr). Pour moi, ça prouve sa grande détermination.
 
Avez-vous l’intention de l’accompagner sur ses projets à venir ? Quelles sont les autres actualités et prochains films de votre société ?
 
J’aimerais bien ! La conséquence d’avoir une Palme d’or, c’est aussi que, tout d’un coup, d’autres producteurs plus installés s’intéressent à Sameh… Mais c’est le jeu !
On est actuellement en discussion, on verra bien ! Sinon, j’ai également coproduit le court métrage documentaire Les aigles de Carthage, du réalisateur italien Adriano Valerio, sur la victoire de la Tunisie à la Coupe d’Afrique des nations de football en 2004. Le film a fait l’ouverture de La Semaine de la critique à Venise cette année et le sujet est tellement passionnant que j’essaie d’en développer le concept en série.
Je lance également l’adaptation en long métrage d’un livre de Roman Strajnic, La dernière séance, Une fable sulfureuse sur le cinéma français, entre Swimming with Sharks et Tandem !

Propos recueillis par Christophe Chauville


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