News 04/06/2026

Les perdants sont les véritables gagnants : entretien avec Federico Luis

Le cinéaste argentin Federico Luis a remporté la Palme d’or du court métrage au Festival de Cannes 2026 pour Aux adversaires (Para los contrincantes en VO), un film tourné à Tepito, quartier populaire de Mexico, à la frontière du documentaire et de la fiction.

Cette récompense cannoise majeure confirme l’émergence d’un auteur déjà remarqué sur la Croisette. En 2019, son premier court métrage, La siesta, était en effet sélectionné en compétition officielle et cinq ans plus tard, son premier long métrage, Simón de la montaña, présenté à la Semaine de la critique, y remportait le Grand prix.

C’est au Mexique, alors qu’il préparait son deuxième long métrage, que Federico Luis découvre l’univers de la boxe enfantine de Tepito et rencontre Damián, jeune combattant qui deviendra le cœur de Para los contrincantes. Tourné en 16 mm, le film porte déjà les thèmes qui traversent son œuvre : l’enfance confrontée aux attentes des adultes, les personnages fragiles ou en marge, et cette zone singulière où le réel et la fiction se rejoignent.

Vous avez réalisé un long métrage et vous êtes aujourd’hui couronné d’une Palme d’or pour un court métrage. Qu’est-ce qui vous attire dans ce format ? Que vous permet-il d’explorer qu’un long métrage ne permet pas forcément ?

J’aime profondément les deux formats. Certaines idées ont naturellement une forme courte, d’autres une forme longue. Pour mon premier long métrage, j’ai travaillé près de huit ans avant de pouvoir le réaliser. Cela m’a donné le sentiment que faire un long métrage est un processus extrêmement long. Je ne me sens pas prêt à attendre aussi longtemps avant de retourner sur un plateau. Les réalisateurs passent souvent davantage de temps à chercher des financements, remplir des dossiers ou écrire qu’à tourner réellement. Pour moi, tourner est essentiel. C’est comme faire du sport : il faut pratiquer.

Le court métrage permet de vivre une aventure très intense, mais plus rapide. Un long métrage ressemble davantage à une grande boîte dans laquelle s’accumulent des années d’expériences, de versions du scénario et de transformations personnelles.

Un court métrage est presque un instantané. Il permet aussi davantage d’expérimentations formelles, avec l’image, le son ou la mise en scène. Ces expérimentations peuvent ensuite nourrir les longs métrages.

Dans le dossier de presse du film, vous expliquez que Damián a changé votre regard sur le monde de la boxe enfantine. Qu’avez-vous vu en lui ?

Lorsque je suis arrivé pour la première fois dans ce tournoi de boxe enfantine, j’ai été frappé par le fait que tous ces enfants jouaient un rôle. Ils essayaient de se comporter comme des boxeurs adultes. Damián m’a particulièrement marqué, parce qu’il semblait totalement investi dans cette performance. Il faisait tout pour ne pas se comporter comme un enfant. Il donnait parfois l’impression d’avoir 30 ans dans un corps de garçon de 10 ans. Mais dès qu’il sortait de cette posture, on voyait apparaître quelque chose de très différent. J’avais le sentiment qu’il construisait consciemment un personnage. Cet effort pour devenir quelqu’un d’autre me fascinait. Cela avait beaucoup à voir avec le cinéma et avec le travail d’acteur. Même hors du ring, il continuait à interpréter ce personnage. Pour moi, c’était déjà un très bon acteur.

J’ai eu le sentiment que le film parlait de beaucoup plus que de boxe. Selon vous, de quoi parle-t-il vraiment ?

Ce qui m’a bouleversé lorsque je suis arrivé dans ce lieu, c’est la difficulté d’être un enfant confronté aux attentes des adultes. Le film parle de ce moment où l’on essaie de satisfaire les attentes de ses parents, de ses professeurs, de ses entraîneurs. Parfois on veut réussir, on fait tout pour y parvenir, et malgré cela on échoue. C’est une expérience très douloureuse mais aussi très universelle. On peut la retrouver dans la boxe, à l’école, dans le sport, partout. Le film parle de l’enfance, de la croissance, du besoin de validation et du fait qu’il faut progressivement apprendre à devenir soi-même.

Combien de temps avez-vous passé dans cet univers avant de tourner ?

FL : Entre ma première visite à Tepito et le tournage, il s’est écoulé environ un an et demi. Pendant cette période, je suis revenu régulièrement. J’ai développé une relation très proche avec Damián et son père. Avant le tournage lui-même, j’ai passé un mois entier à leurs côtés, tous les jours.

Selon vous, qu’est-ce qui pousse ces adolescents à se battre ?

Au Mexique, ce n’est pas seulement un désir individuel. À Tepito, la boxe est une tradition extrêmement forte. Comme le football en Argentine, elle est profondément ancrée dans la culture populaire. Beaucoup de familles espèrent qu’un enfant talentueux pourra devenir professionnel et améliorer la situation économique du foyer. La boxe parle donc à la fois de la relation entre un père et son fils, mais aussi des rapports sociaux et économiques. Ce qui me fascinait, c’est que ces enfants doivent affronter physiquement un autre enfant pour répondre à ces attentes. On joue au football. On ne joue pas à la boxe. On se bat. Cette différence est importante.

Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire uniquement à travers le regard de Damián ?

Ce qui m’intéressait avant tout, c’était l’émotion de l’enfant. Je voulais montrer le moment où un garçon apprend certaines leçons liées à la masculinité : ne pas pleurer, être fort, répondre aux attentes. Je me suis dit que nous assistions peut-être au moment exact où ces valeurs se transmettent d’une génération à l’autre. Je voulais placer le spectateur à cet endroit précis. Pour cela, il fallait éloigner les adultes, les réduire à des voix, à des présences lointaines. Le véritable sujet était Damián et son expérience intérieure.

Vos films circulent constamment entre documentaire et fiction. Qu’est-ce qui vous attire dans cet espace intermédiaire ?

J’aime utiliser tous les outils du cinéma pour produire un sentiment de vérité. Je suis très intéressé par les moments où quelque chose est à la fois réel et construit. Dans ce film, par exemple, je savais que Damián avait envie de pleurer après le combat mais qu’il se l’interdisait parce qu’un boxeur ne doit pas pleurer. Après une prise, je lui ai dit : “Aujourd’hui, tu n’es pas seulement un boxeur. Tu es aussi un acteur. Et pour un acteur, pleurer peut être la meilleure chose à faire.” Quelques secondes plus tard, il s’est mis à pleurer. Ce moment n’aurait pas existé sans le cinéma. Il est à la fois totalement réel et totalement fabriqué. C’est précisément cet endroit qui m’intéresse.

Beaucoup de cinéastes s’intéressent aux héros et aux vainqueurs. Vous semblez plutôt attiré par les personnages fragiles, vulnérables ou en échec. Pourquoi ?

FL : Nous vivons dans une société obsédée par la réussite. On nous demande d’être performants, intelligents, rapides, productifs. Je trouve plus intéressants les personnages qui essaient de comprendre ce qu’ils ressentent plutôt que de simplement suivre les règles imposées. D’une certaine manière, ces perdants sont les véritables gagnants. Ils prennent soin de leurs émotions. Ils regardent ce qu’ils ressentent. Et je crois que l’on apprend souvent davantage dans la défaite que dans la victoire. Comme cinéaste, les moments où j’ai le plus appris sont ceux où je me suis trompé, où j’ai échoué, où j’ai dû comprendre ce qui n’avait pas fonctionné. C’est également vrai dans la vie.

Y a-t-il des films ou des cinéastes qui vous ont accompagné pendant la préparation de ce court métrage ?

Bien sûr. J’ai beaucoup pensé aux grands films de boxe. Raging Bull, Fat City, Rocky... La boxe possède une relation très particulière avec le cinéma. C’est presque une structure dramatique parfaite : deux personnages, trois rounds, un gagnant, un perdant. Et récemment j’ai beaucoup admiré Tardes de soledad d’Albert Serra. J’ai eu l’occasion d’échanger avec Albert Serra et son directeur de la photographie à propos de la manière de filmer un événement réel tout en racontant une fiction. Cela m’a beaucoup aidé dans la préparation du film.

Propos recueillis et traduits par Donald James

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