Dix fois quinze : retour sur la compétition officielle des courts métrages de Cannes 2026
Dix élus internationaux retenus parmi plus de trois mille candidats : cette année à Cannes, le jury présidé par la réalisatrice catalane Carla Simón (réalisatrice du superbe Romería, son troisième long métrage sorti en avril dernier) a départagé une sélection officielle de courts d’une réjouissante cohérence.
Dans chacun des films en lice, d’une durée maximale d’un quart d’heure, les intrigues se resserrent autour d’unités de temps réduites et de lieux clos ou soigneusement délimités. Ring de boxe mexicain, aéroport, salon de coiffure marseillais, village polonais, rivière portugaise deviennent les théâtres de tensions plus ou moins sourdes où les rapports de force affleurent, où les fantômes surgissent inopinément. Composée d’œuvres essentiellement narratives et laissant une belle place à l’animation, cette sélection laisse aussi glisser des propositions plus sensorielles, dans un spectre embrassant de multiples formes de réalisme jusqu’à des échappées subtilement fantastiques.
Récompensé par la Palme d’or, Para los contrincantes, nous propulse dans un combat de boxe aux côtés du jeune Damien, enfant d’une douzaine d’années qui grandit à Mexico City dans le quartier populaire de Tepito. La caméra à l’épaule de Federico Luis (qui revient au format court après Simón de la montaña, sorti en 2024 – voir aussi notre interview du cinéaste) ne lâche pas son visage, soumis à la pression des voix adultes vrombissant en off pour lui asséner qu’il n’a pas droit à la défaite. Sous le poids de ces injonctions à la performance, l’épuisement le gagne. À mesure que le combat avance, les émotions se déplacent : ses parents et entraîneurs, d’abord perçus comme des figures d’oppression, révèlent une tendresse qui empêche tout jugement définitif. Une palme largement méritée pour une poignée de minutes extrêmement dense, directe et émouvante, qui échantillonne brillamment tout un quartier de Mexico City.

Avec Nouvel Hair (photo ci-dessus), l’écrivain français Hadrien Bels signe un premier film de fiction où se prolongent les thèmes déjà présents dans son roman Cinq dans tes yeux (2020), consacré au phénomène de gentrification à l’œuvre à Marseille, particulièrement dans le quartier du Panier. Ici, nous sommes en plein centre à Noailles, avec Skander, un homme algérien d’une soixantaine d’années qui s’apprête à vendre son salon de coiffure. Avec la somme obtenue, gonflée par la récente spéculation sur le quartier, le barbier compte retourner en Algérie pour y passer sa retraite. Le temps d’un après-midi d’août, les habitués défilent et les répliques fusent tandis que Skander doit négocier avec son acheteuse potentielle, Parisienne fraîchement arrivée – une “venante”, comme Bels surnommait déjà dans son roman les nouveaux et nouvelles habitant(e)s de la ville. Il doit aussi négocier avec les doutes qui l’assaillent : faut-il vraiment partir ? Plongé dans la pénombre, le huis-clos du salon de coiffure ressemble à un refuge, le soleil y est implicite, la chaleur d’août s’écrase sur ses vitres. Dans ce petit théâtre à la fraîche, sur le seuil de la rue, résonne le parler mêlé de langue arabe et d’accent provençal de ces hommes Marseillais, aux prises avec les mutations inexorables de la cité où ils ont construit leurs souvenirs.
Dans Dernier printemps (visuel ci-dessous), superbe animation fabriquée en rotoscopie sur papier, c’est une rupture intime qui nous est livrée à travers les aventures de Marion, adolescente joyeuse et vive, le temps d’un séjour scolaire printanier au bord de la mer. Déjà récompensée par le César du meilleur court métrage d’animation en 2024 pour Été 96, Mathilde Bédouet brille ici encore par son usage de la couleur, par la douceur d’un trait qui ne force rien pour dépeindre ce groupe de jeunes gens en vacances, le rythme de leurs journées estivales et l’exploration de leurs désirs. L’animation se met au service d’une expérience sensorielle : les corps se frôlent, la lumière enveloppe les personnages, les paysages deviennent le prolongement de leurs émotions. Cette douceur apparente rend d’autant plus bouleversante l’irruption soudaine de la violence au cœur du récit. Sans rompre avec la délicatesse qui caractérise sa mise en scène, Mathilde Bédouet fait surgir un traumatisme qui vient fissurer ce moment suspendu.

Avec Le bain des sirènes (visuel ci-dessous), Lola Degove explore la question de l’absence, en accompagnant deux jeunes filles, Rose et Lina, le temps d’un trajet en voiture, accompli pour honorer la mémoire de leur maman disparue. Chaque année au 1er janvier, toutes trois se rendaient à Ostende pour le premier bain de mer de l’année. À travers ce rituel partagé, la réalisatrice s’intéresse moins au deuil lui-même qu’aux gestes qui permettent de maintenir un lien avec celles et ceux qui ne sont plus là. Portée par les voix de Mara Taquin (Sanguine) et Eva Huaut (Shana), cette comédie dramatique animée trouve un équilibre délicat entre mélancolie lumineuse et légèreté.
Autre représentant du cinéma d’animation de cette sélection, The End de Niki Lindroth Von Bar se présente comme une fable prophétique habitée par l’éco-anxiété, où le pire semble certain,. Situé dans un aéroport, le film explore les moindres recoins de son espace – tour d’observation, restaurant de sushis, salle de prière ou étalages de duty-free – et les transforme en autant de décors pour loger ses vignettes comiques et absurdes. Comme dans Bouchra (Orian Barki et Meriem Bennani, 2025), en salles actuellement, nous humains sommes incarnés par des animaux – escargots, souris, scorpions, lombrics... Dans les toilettes de l’aéroport, un lapin prépare une vidéo pour Tinder avec son téléphone portable : “I will be perfect for the next season.” Encore faut-il qu’une nouvelle saison advienne, mais la mise en scène de The End regorge d’une richesse d’idées visuelles qui protège le film de tout soupçon de cynisme. Un casting impressionnant – Denis Lavant, Anna Mouglalis ou Noomi Rapace – est réuni dans ce quart d’heure apocalyptique, qui envisage une fin somme toute apaisée pour l’âme de ses créatures, réunies pour flotter ensemble dans le ciel.

Des corps divaguant cette fois au fil de l’eau, c’est la ligne horizontale de mise en scène que creuse A Few Things Happening by a River de Daniel Soares (Portugal/France, photo de bandeau). Deux ans après Bad for a Moment, présent à Cannes dans la même sélection officielle de courts métrages en 2024 et récompensé alors par une mention spéciale du jury, le cinéaste portugais compose ici une chronique de la vacuité qui résonne avec le constat désabusé de The End. Dans un joli coin de nature, une rivière bordée de roches et de forêts luxuriantes, un groupe de jeunes gens flotte à la surface de l’eau, comme morts noyés. Leur téléphone portable est installé sur la rive pour filmer la scène. Euphoriques à l’idée de poster la vidéo sur les réseaux sociaux, ils ne remarquent pas que derrière eux, l’un de leurs camarades poursuit inanimé son trajet dans le courant. Sur les bords de ce cours d’eau, plusieurs saynètes métaphoriques s’enchaînent ainsi, imaginées pour composer un bouquet d’êtres présents physiquement sur ces rives luxuriantes, mais largement absents à eux-mêmes. Exploitant la nature comme le fond vert d’un studio, les personnages de Soares cherchent en vain le repos. Filmée en argentique, la luxuriance de cette nature semble contaminée par une crise de l’attention et de l’altérité.
Le Vietnamien Thien An Nguyen creuse le même type de question, proposant avec The Dream is a Snail un récit de science-fiction improbable explorant les thèmes du rythme effréné induit par l’économie capitaliste, et de l’aliénation de la jeunesse et des artistes soumis à des logiques intenables de rentabilité. Le héros, un jeune artiste, a la palme du job étudiant le plus incongru : il prête son corps comme support pour des courses d’escargot, auxquelles se livrent les pensionnaires d’une sorte d’EHPAD de luxe. L’activité prend pour lui une tournure inattendue puisque la lenteur lascive et les fluides du gastéropode imprègnent ses fantasmes. À la télévision, les escargots sont promus dans des spots de pub comme des amis fiables, de fidèles compagnons. On a hâte de voir à quoi ressemblera ce scénario solide servi ici par une réalisation maîtrisée en version long métrage, puisqu’elle est actuellement en cours de développement.

Avec Peloton trueno, le Colombien Theo Montoya imagine une parenthèse accordée à un groupe d’enfants soldats, invités à passer une soirée loin du front dans une maison avec jardin où paissent quelques chevaux débonnaires. Le temps semble suspendu et l’ambiance se veut très camping avec jeux de société, bières et spots colorés. Un ventilateur au plafond à la Apocalypse Now tente vainement de rafraîchir l’air lourd de la nuit. Cette apparente accalmie n’efface pourtant jamais la violence qui les accompagne. Theo Montoya filme ce moment de répit comme un espace hanté, traversé par les fantômes de ceux que ces jeunes combattants ont tués ou perdus. Le réalisme du début se fissure progressivement jusqu’à l’irruption d’un fantastique aussi inattendu que troublant. Lorsqu’un éclair vient frapper le sergent et le transforme en champignon vénéneux, le film bascule sans prévenir dans une autre dimension, comme si la guerre elle-même revenait réclamer ses comptes. Entre chronique adolescente, récit de fantômes et fable politique, Peloton trueno trouve dans cette hybridation des formes une puissance singulière.
La violence circule également au cœur de Niko ništa nije rekao (Personne n’a rien dit, photo ci-dessus) mais sous une forme autrement plus quotidienne. Dans ce court métrage construit avec une redoutable efficacité dramatique, la cinéaste serbe Tamara Todorović prend pour point de départ un incident en apparence banal : un chaton a été tué. Autour de cet événement, un groupe de petites filles et leurs mères tentent de reconstituer les faits. Chacune livre sa version, entre aveux partiels, contradictions et déni. Le film adopte alors la forme d’un véritable tribunal miniature. Enfermé dans un espace clos, le récit progresse à mesure que les témoignages s’accumulent et que les responsabilités deviennent plus difficiles à établir. Peu à peu, l’attention se déplace des enfants vers les adultes. Les mères, venues arbitrer le conflit, reproduisent à leur tour les mécanismes d’agressivité qu’elles prétendaient corriger. Sans jamais forcer le trait, Tamara Todorović interroge ainsi la circulation de la violence au sein d’un groupe et la manière dont celle-ci se transmet d’une génération à l’autre.

Enfin, autre représentant d’Europe de l’Est, Spiritus Sanctus, du Polonais Michal Toczek (photo ci-dessus), est une réjouissante comédie située en juin 1999, à l’occasion de la visite de Jean-Paul II en Petite Pologne, région rurale située au Sud du Pays. Dans une campagne où les champs semblent s’étendre à perte de vue, Bogdan n’a qu’une idée en tête : trouver de la vodka pour célébrer les cinquante ans de sa femme Zofia. Une mission en apparence dérisoire, compliquée par l’interdiction temporaire de vendre de l’alcool décrétée pour accompagner la venue du souverain pontife. Tandis que la visite papale monopolise l’attention du pays, Bogdan sillonne les routes sur une minuscule mobylette à la recherche d’une bouteille introuvable. Autour de lui, Michal Toczek reconstitue avec soin un monde encore marqué par les vestiges du communisme, pourtant tombé une décennie plus tôt. Cahutes isolées, commerces modestes et routes de campagne composent un décor d’époque dont le charme n’efface jamais la précarité. Sous ses allures de chronique légère, Spiritus Sanctus esquisse le portrait d’un pays suspendu entre deux ères.
Cette sélection officielle dessine une cartographie de figures en équilibre précaire. Dix propositions qui dialoguent bien entre et elles, et confirment toute la capacité du court métrage à faire surgir des mondes à part entière, servis ici par des gestes de mise en scène à leur mesure.
À lire aussi :
- Notre compte-rendu de la Quinzaine des cinéastes 2026, côté courts.


