La galaxie Bokanowski
Jacques Kermabon, qui fut le rédacteur en chef de notre revue entre 1995 et 2018, vient de publier aux éditions de l’Œil un superbe ouvrage consacré à l’œuvre de Patrick et Michèle Bokanowski, dont les films furent souvent évoqués en nos pages.
Le livre de Jacques Kermabon Patrick et Michèle Bokanowski. À la croisée des mondes, en plus d’être une biographie artistique, humaine d’un des plus grands inventeurs de formes cinématographiques, se veut la cartographie d’un cinéma de (et par) nature indéfinissable (intergenre et interdisciplinaire), mais qui est tout à la fois partie prenante et excroissance de la recherche cinématographique, photographique et picturale la plus inédite et la plus audacieuse qui se pense et qui soit aujourd’hui.
L’ouvrage fouille, traque, tous les domaines que le cinéaste-plasticien aborde, s’approprie, déforme et reformate à son (ses) esthétiques(s). “Entre cinéma d’animation et cinéma expérimental, écrit l’essayiste, en puisant aux origines du septième art et en le questionnant, en frayant avec la peinture, la photographie, le dessin, la musique, le théâtre, l’œuvre de Bokanowski se déploie à la croisée des mondes.” (page 21)

À la progression évolutive de son œuvre – d’un premier essai Little Rootie Tooti (1968) à Gribouillisnowski (2025) –, s’ajoutent et s’anamostosent de nombreux chemins de traverse parcourus et nourris de complicités, d’échanges avec d’autres esthéticiens (le peintre Henri Dimier auquel l’auteur consacre un documentaire, La part du hasard, 1984), voire des scientifiques comme l’ophtalmologiste André Dubois-Poulsen, afin de reconstituer sous son autorité un objectif “hyperchromatique”. Car le but – d’abord inavoué, simplement pressenti – de Bokanowski est de renouveler totalement la vision du spectateur, tant par des procédés techniques (travail sur le objectifs fournis par l’industrie qu’il n’a de cesse de modifier), qu’artistiques, formels. Enfin, l’apport de la musique composée et souvent interprétée par son épouse Michèle Bokanowski, souvent sur film terminé, participe à l’envoûtement créé par cette œuvre à nulle autre pareille.
De La femme qui se poudre (1972, premier film à contenir en germe tout l’univers bokanowskien à Un rêve solaire, 2016, son bilan artistique), l’artiste (qui est également peintre et photographe, philosophe de l‘image aussi comme l’atteste quelques-uns de ses textes reproduits par Kermabon un peu partout dans l’ouvrage) crée un monde absolument inédit : “L’œuvre de Patrick Bokanowski, son univers inouï – “in vu” ou “inévu” seraient plus justes si ces qualificatifs existaient – est traversée par cette histoire dont elle interroge, par ses motifs et sa pratique, les fondements et la relativité de l’expression. Les personnages de ses films jusqu’à L’ange semblent comme sourdre d’on ne sait quels passés, de quels tombeaux, de quels limbes entre rêve et réalité. Ce monde énigmatique procède d’artifices, de personnages grimés, de décors qui se jouent des perspectives, tandis que la matérialité même de l’image porte la trace de trucages divers, de manipulations.” (page 13)

Patrick et Michèle Bokanowski. À la croisée des mondes se construit par une suite de systoles, de diastoles et de mises en abymes. Chaque film est décrit et analysé, les innovations qu’il promeut sur tout son parcours (sur l’image, la granulosité, la texture sont pointés et historicisés avec minutie) croisent les innovations visuelles et sonores générées par chaque opus particulier ; des éléments visuels et visionnaires, des contextes particuliers, des bribes de scénario (il ne peut en être autrement, car les films se construisent et s’achèvent au montage) contaminent tous les espaces de cet ouvrage prométhéen (l’espace analytique, l’espace citationnel, l’espace biographique). Chaque chapitre se termine par un abondant choix de photos tirées des films ; on y croise aussi des esquisses et des croquis. Mais, comme l’ouvrage déborde la sphère de la création cinématographique pour étudier les dessins et les photographies de Bokanowski le pluridisciplinaire, des peintures et des clichés du plasticien sont également présents dans l’ouvrage.
Après La femme qui se poudre et Déjeuner du matin (1974) suit une section conséquente, “Vers la lumière”, qui analyse L’ange , premier long métrage du couple Bokanowski (1982, 70 minutes). Trente pages (de la 61 à la 91, illustrations comprises) sont consacrées au film. De sa présentation au Festival de Cannes, à la Semaine de la critique, à son accueil par les critiques (de nombreux commentaires et analyses de journalistes sont reproduits), les innovations de l’artiste, le dévoilement d’une quête : de nombreux commentateurs y voient une sorte de montée vers la lumière. Les étapes qui y mènent se présentent comme une série de courts métrages, développées par paliers dans les interstices de l’ascension, avec des reprises d’éléments de ses précédents films métamorphosés visuellement et sonorement. L’œuvre de Bokanowski forme, de la première à la dernière image, de 1968 à 2025, un tout, un organisme en excroissance perpétuelle.

Bokanowski s’explique lui-même longuement sur ce long métrage et ses tâtonnements – c’est la marque de fabrique de ce cinéaste, dont l’obsession est de déconstruire ses premières intuitions en rapport avec un projet prométhéen qui le guide dès ses débuts : inventer, en intervenant sur la pellicule, les objectifs, les trames, la manière de travailler, une nouvelle manière de construire les images en mettant en cause et en échec les instruments proposés par l’industrie avec leurs appareils et objectifs bridés dans leurs possibilités créatrices : “... Les personnages décrivaient des cycles d’actions et tout à la fin, on parvenait au sommet d’une tour, bâtisse imaginaire où l’on découvrait un personnage qu’on distinguait mal, on s’approchait de lui après avoir suivi une enfilade de couloirs ; c’était un être michelangelesque avec des ailes gigantesques qui encombraient la pièce ; enfin, on le devinait, certainement un ange… ; la scène avec l’ange était décrite dans le scénario mais en tournant le film, j’ai trouvé qu’elle était trop conventionnelle, et attendue aussi, je l’ai supprimée. Il est donc resté la structure ascensionnelle, les évolutions, les cycles mais pas ce personnage d’ange qui, par la suite, est venu m’encombrer pendant des années. Je pense que malgré tout, si j’ai gardé le titre, c’est qu’il devait bien y avoir une raison profonde, une raison qui m’échappe. » (page 68).

Chez Bokanowski, l’intuition et la certitude se livrent un combat qui aujourd’hui encore ne s’est pas encore apaisé. Ce qui est formulé, perçu, senti pour L’ange – l’ascension, l’enchantement –, vaut pour tous ses films. Ce n’est pas du contenu, des histoires que l’on cherche et trouve, mais l’expérience de l’éblouissement.
Jacques Kermabon déploie et recontextualise toutes les avancées et les propositions artistiques de Bokanowski. “Si continuité il y a dans les films de Bokanowski, surenchérit-il, elle relève du rythme, de l’homogénéité de ce qui est filmé (la mer dans La plage, 1992 ; les environs d’un lac dans Au bord du lac, 1993…), du liant apporté par la musique de Michèle Bokanowski, plus rarement du récit (à cet égard Le canard à l’orange, 2002, fait figure d’exception), son cinéma relève plutôt du ressassement obsessionnel, entre démultiplication du regard et tentative d’épuisement d’une action, du lieu.” (page 19)

Dans les années 1970, il y eut, suite au 34e congrès de la Fédération internationale des archives du film (Fiaf), un intérêt croissant chez les chercheurs et des cinéastes expérimentaux comme Ken Jacobs (Tom, Tom the Piper Son, 1969) un intérêt croissant pour le cinéma des premiers temps voire du précinéma (celui d’Étienne-Jules Marey ou d’Émile Reynaud), ce qui recoupe les recherches de l’auteur de La femme qui se poudre. Mais également sur le terrain de ma programmation, es distributeurs comme Anatole Dauman forgent le terme de “cinéma différent” en 1965 pour programmer des films inclassables à l’époque : ceux de Chris Marker, Pierre Kast, Chaval, Jacques Baratier, Diourka Medveczky ou Roman Polanski. Ce terme se généralisera quelques années plus tard avec la création au sein du festival d’Hyères de la section “Cinéma différent” qui sera une des antichambres du cinéma expérimental français. Bokanowski est intégré et programmé dans cette catégorie qu’il dépasse évidemment.
Le mentorat qui s’établit entre Bokanowski et le peintre Henri Dimier (La part du hasard, 1984) et puis la avec psychothérapeute Colette Aboulker-Muscat (Le rêve éveillé, 2003) est bien recontextualisé, par le cinéaste et par l’auteur. Le premier film pointe une des méthodes de travail acquise par le cinéaste qui dévoile des procédés rares utilisés par le peintre comme le broyage de pigments, le choix du papier et la spontanéité créatrice, ça c’est pour la méthode créatrice. Quant au “sens ouvert” des films de Bokanowski, il provient des leçons de Colette Aboulker-Muscat qui prône le rêve éveillé comme thérapie.

Les films de Bokanowski ne renvoient pas à une histoire, à un dogme, à une doctrine mais à une hétérogénéité des matériaux et des idées : c’est tout bonnement un monde visionnaire qui détricote non seulement les codes de la représentation, mais déconstruit et remonte les objectifs et tous les instruments de prises de vue forgées par plus de cent ans de fabrication industrielle. Chaque film est un “éblouissement” qu’aucune analyse ne peut résumer. Laissons Bokanowski conclure : “En lisant les textes d’Élie Faure, d’Epstein ou de certains auteurs du début du cinéma, on assiste à une sorte de délire émouvant et illusionné autour de l’expression “Art total”. Pour eux, le cinéma devait tout prendre, tout englober, et avoir la puissance de la danse, du théâtre, de la peinture. Ce qui s’est passé, c’est que le cinéma s’est arrêté à mi-chemin. À la naissance de la photo, les praticiens étaient tous des peintres ! Leurs photos correspondaient à leurs désirs de dessins. On croit parfois qu’il y a eu des maladresses, des balbutiements techniques au début et que la photographie s’est perfectionnée par la suite, mais non ! C’est plutôt l’inverse : ils avaient des critères artistiques très précis, c’était un combat et une amitié avec la peinture. Leur vision du réel était influencée par leur goût de l’art et leur pratique artistique.” (page 229).
Dans son œuvre, Bokanowski souhaite retrouver la liberté de création qui étaient celle des peintres en s’appropriant leurs méthodes et en voulant que la caméra soit aussi souple et docile qu’un pinceau… et il y met le prix pour y arriver.
Raphaël Bassan
Photo de bandeau : Au bord du lac (1993).

Jacques Kermabon, Patrick et Michèle Bokanowski, à la croisée des mondes, Éditions de l’Œil, 2026, 256 pages, 30 euros.
À lire aussi :
- Sur des coffrets DVD/BR des films des Bokanowski édités en 2018.
- Sur l'édition 2026 du Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris.


