Un premier long métrage “explosif” pour Sarah Arnold
Dûment remarqué à Cannes en mai dernier, au sein de la Quinzaine des cinéastes, L’espèce explosive de Sarah Arnold est à voir en salles à partir de cette semaine. et en plus de son court métrage L’effort commercial, toujours visible sur Brefcinema, un focus y est dédié à l’un des interprètes principaux de ce premier long réussi : Alexis Manenti.
La sortie en salles, ce mercredi 7 octobre, de L’espèce explosive de Sarah Arnold, est une excellente nouvelle. Voilà son énergie indocile et jubilatoire, assortie du regard minutieux d’une cinéaste au talent évident, prête à se propager dans ces temps troublés.
À l’image de son titre, ce long métrage hilarant, où s’opposent chasseurs et agriculteurs au prétexte d’une improbable intrigue policière, déploie les thèmes à l’œuvre dans les courts métrages qui le précèdent – autant d’îlots de rébellion traversés par un humour punk, lucide, profondément politique.

Car les personnages qui peuplent depuis le début le cinéma de Sarah Arnold constituent bel et bien une famille éruptive, dotée d’un ADN de frondeurs et de frondeuses, parfois isolé(e)s, toujours en lutte pour se dépêtrer des filets absurdes et insidieux dans lesquels l’ordre établi entend enserrer leur désir. Chacun à sa manière, chaque scénario semble demander : comment, dans un réel régi par tant de rapports de dominations, réchauffer sa part sauvage, exprimer pleinement sa bizarrerie, renouer avec sa nature profonde ?
Adèle, Margot, Léa, et maintenant sur grand écran Stéphane Danjir (Ella Rumpf dans son meilleur rôle) et Fulda Orsini (Alexis Manenti, génial), débordent des cadres assignés – femme, psy, homme, flic –, refusent de se laisser déposséder de ce qui crie en eux.

Dans Totems (2014, photo ci-dessous), la formidable Julie Lesgages incarne Adèle, qui s’acharne à exhumer de son jardin la dépouille d’un ancêtre, soldat de la Première Guerre mondiale, pour empêcher l’État d’en prendre possession. En déterrant la mémoire crue incarnée par ces ossements, elle se réapproprie littéralement son histoire intime et dans le même temps se lève contre l’institution républicaine. Récompensé à Locarno par le Pardino d’Oro, le film révèle déjà la solidité des appuis de sa cinéaste : narration véloce portée par un montage agile, soin attentif aux décors, déjà l’environnement gris, plat et forestier de la vallée de la Marne, où a grandi Sarah Arnold.

Trois ans plus tard, on retrouve, toujours puissante, Julie Lesgages dans un autre coin du Grand Est, le lac du Der, pour Parades (photo ci-dessous). Elle interprète Margot, zadiste solitaire désabusée, recluse au beau milieu de cet environnement lacustre paumé avec sa révolte et son whisky pour seuls compagnons, Robinson parmi les oiseaux migrateurs : sa parade à elle face à l’état du monde.
Lorsqu’un guide-naturaliste local veut la verbaliser parce qu’elle pêche la carpe en dépit de l’interdiction, la parade nuptiale peut commencer. Entre eux déjà, comme entre Fulda et Stéphane, tout se joue dans la joute : le lien commence par l’affrontement avant de glisser vers la tendresse. Magnifié dans des plans larges et une colorimétrie favorable, le lac du Der a des allures d’océan : lui aussi déborde de son cadre.

Corps désirant, résistant, dans L’effort commercial (2020), court métrage de commande réalisé pour l’appel à projet “Femmes actives”, Sarah Arnold traite le corps féminin sous le prisme de de la précarité et de l’aliénation au travail. Dans un supermarché, les caissières répètent leurs gestes sous l’œil invisible d’une hiérarchie infantilisante qui les met en concurrence.
Travaillés avec une grande précision chorégraphique, leurs mouvements rendent sensible l’aliénation : les produits deviennent fantômes, les corps machines. La violence sociale passe par le rythme, la répétition, le langage et le décalage comique. Loin d’être une échappatoire, le grotesque s’incarne dans cette œuvre comme un biais de désobéissance, une réponse à l’absurde du réel par l’absurde.

Le duo de L’espèce explosive, soit Fulda, gendarme corse hypersensible parachuté dans un bled grisâtre de la diagonale du vide suite à une bavure, et Stéphane, psy missionnée dans ce commissariat hostile, où on lui propose un placard à balai en guise de bureau, s’inscrit naturellement dans cette galerie. Noué par à-coups, leur lien se concrétise à l’occasion d’une scène d’ivresse collective magistrale, leurs corps en tous points débordés contraints de s’abandonner à une scène d’amour aux frontières du cringe.
C’est précisément sur ce fil que se joue la réussite d’un film amoureux des jeux de mots révélateurs des couches glaciaires de l’inconscient, imbriquant sans coutures comédie, romance, film policier, dans une fluidité quasi queer servie dans les forêts de l’Est filmées comme de grands espaces américains. Aux catégories rigides, Sarah Arnold oppose une œuvre funambule, une fiction parcourue tout entière par un souffle d’émancipation, où réside le salut de ses personnages, et sans aucun doute le nôtre.
À voir aussi :
- Un focus Alexis Manenti sur Brefcinema.
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