En salles 03/01/2017

Du tourisme au pays des Kim

Primé en 2014 au FID de Marseille, le moyen métrage documentaire de Marie Voignier "Tourisme international" sort au cinéma ce mercredi 4 janvier 2017 (précédé d’un autre court métrage de la réalisatrice, "Le bruit du canon", 2006). Nous avions chroniqué le film l’année dernière dans notre numéro 118.

Dans ce nouveau documentaire, Marie Voignier pose sa caméra en Corée du Nord. Au premier abord, on pourrait croire à un film de vacances. La réalisatrice fait partie d’un groupe de touristes occidentaux, emmené par une guide vers des lieux symboliques : une bibliothèque, la place des bustes des martyrs de la révolution, mais aussi la tour du Juche – cette idéologie nord-coréenne développée par Kim II-Sung qui se situe quelque part entre le communisme et l’idée de destin individuel. Ce circuit met aussi en avant la fascination du peuple nord-coréen pour la dynastie qui le gouverne, les Kim : la maison natale de Kim Il-Sung, la tombe de sa femme, la plage où ils se sont rendus ensemble, etc.

Mais un détail frappe l’oreille du spectateur ; seuls les sons d’ambiance sont audibles. Comme si les micros des guides et des différents intervenants avaient été coupés. Leurs lèvres bougent, mais aucun son ne sort de leurs bouches. Les seules informations du film sont données par des cartons intertitres. Avec ce procédé, Marie Voignier propose un pied de nez et une métaphore de la censure qui règne en maître dans ce pays.

Un second niveau de lecture s’offre au spectateur dans une séquence qui se déroule dans un studio de production de cinéma. On y apprend que la plupart des films nord-coréens sont entièrement postsynchronisés. On y entend donc que les dialogues et pas les sons d’ambiance. La réalisatrice propose ainsi, avec Tourisme international, une sorte de parodie du cinéma du pays qu’elle filme.

Mais elle pousse la critique plus loin. Elle ne s’est pas contentée de promener sa caméra en coupant le son de ses micros ; elle a recréé chaque son d’ambiance et, en les postsynchronisant, elle a “créé de toutes pièces un univers sonore déconnecté des discours officiels”, confie-t-elle. Par ce geste, Marie Voignier assume son point de vue distancié des artifices. Elle met en scène un pays qui passe son temps à travailler, calculer et cultiver sa propre image. On apprend que les peintures remplacent souvent les pho- tos, comme dans le musée des atrocités amé- ricaines. On s’étonne devant ces très courtes scènes filmées probablement dans un stade où l’on assiste médusé à ces défilés et à ces tifos réglés au millimètre.

C’est là que se situe le cœur du film ; Marie Voignier interroge les moyens de représenter un pays qui “fabrique ses images, entre politique, mythologie et imaginaire”. Où s’arrête la réalité histo- rique, où commence la fiction mise en place par la propagande et la dynastie des Kim ? Cette question se pose notamment sur cette plage où Kim Jong-Suk aurait aidé des pêcheurs à sortir leur barque de l’eau avant de s’entraîner à tirer à la carabine. Et, aujourd’hui, quelle position adopter face à ce pays, à ses discours et à ses mises en scène perpétuelles ?

Marie Voignier ne donne pas de réponse. Elle livre un état des lieux d’un pays à un instant “t”.

Cécile Guthleben

Article paru dans Bref n°118, 2016.