En salles 10/10/2020

Du court au long : les territoires de Charlène Favier

Fort du label officiel Cannes 2020, le premier long métrage de Charlène Favier, Slalom, sortira en salles le 4 novembre, distribué par Jour2Fête. Une réussite qui vient confirmer avec force et évidence tous les espoirs soulevés par les œuvres courtes l’ayant précédé.

En salles en France à partir du 4 novembre, Slalom signe le passage de Charlène Favier au long métrage. Une arrivée en fanfare, avec le label “Festival de Cannes/Sélection officielle 2020”, une présentation au récent Festival du film francophone d’Angoulême et le Prix d’Ornano-Valenti du premier film français au dernier Festival de Deauville. Une reconnaissance pour la réalisatrice, qui enchaîne les films et les projets depuis une dizaine d’années et qui fête l’anniversaire de sa société Charlie Bus Production, créée en 2010 à Bourg-en-Bresse, sa ville d’origine.

Le cinéma est un médium idéal pour écouter, regarder, deviner ce qui n’est jamais dit, révéler les dieux et les démons qui se cachent au fond de nos âmes. Après mon adolescence chaotique, c’est le cinéma qui m’a permis de plonger à l’intérieur de moi pour sublimer mes traumatismes. Sur les tournages, j’ai trouvé une famille et un territoire où je pouvais enfin être au monde. Faire du cinéma est pour moi un acte de résilience.” Déclaration forte de l’auteure, dans le dossier de presse de Slalom. Des mots qui témoignent d’une évidence et d’une nécessité bienfaitrice. Qui éclairent aussi sur le chemin voyageur de la jeune femme, partie il y a plus d’une décennie à la découverte de la planète, où elle a filmé ceux et celles qu’elles croisaient. De manière spontanée, avec ce qui est devenu le moyen métrage documentaire Is Everything Possible, Darling ?, plongée humaine dans la communauté alternative et hippie de Byron Bay en Australie, ou avec le module documentaire de trois fois cinq minutes Portraits d’ailleurs, gros plans sur des visages et des personnes rencontrées en Égypte et en Palestine.

Côté fiction, cinq courts métrages précèdent Slalom et construisent un chemin. Les filles, fortes, décidées, farouches, mènent l’action et la portent haut. Le corps toujours en mouvement. Dans Lili j’étais… (2010), la protagoniste-titre, jeune prostituée désabusée d’un cabaret des années 1950, passe d’un client habitué à un inconnu, dont le passage la déterminera à quitter le métier. Dans Free Fall (2012), Liberté débarque près de l’océan et se laisse aller aux opportunités et aux rencontres, le temps d’un séjour formateur. Dans Amir et Léa (2015), l’héroïne de dix-sept ans s’évade quelques heures et doit faire un choix, quand elle se retrouve enceinte de son amoureux. Dans Omessa (2015, photo ci-dessous), Anna se découvre une grosseur au sein et décide de rejoindre la Corse, pour affronter son passé, son lien à sa mère défunte et à son père. Dans Odol Gorri (2018), enfin, Eva se rebelle à sa situation d’adolescente de quinze ans, placée en foyer, et prend la tangente pour une échappée essentielle dans sa jeune vie. Toutes annoncent Lyz dans Slalom, quinze ans elle aussi, espoir des pistes en ski-études, et objet de l’emprise de son entraîneur et ex-champion. Une épopée initiatique entre chaud et froid, avec Noée Abita, déjà au cœur d’Odol Gorri, et Jérémie Renier. Un face-à-face déterminant, qui prolonge et parachève ceux des précédents films. Tout comme il brille comme une nouvelle illustration de la confrontation femme/homme.

La précision formelle et narrative s’est enrichie aussi. Dix ans séparent Lili j’étais… de Slalom. Une décennie que la cinéaste a mis à profit pour affiner son écriture, son regard, et préciser son geste de cinéma, avec des incursions dans le champ expérimental, du court Voluptés artificielles (2015) au clip et à l’installation Le Serpentaire (2017), et un nouveau passage par le documentaire, via le rendez-vous d’une chorégraphe, d’un lieu et de ses habitants pour Lieu d’être au Familistère de Guise (2015). En créatrice impliquée, elle a su mener la barque de sa structure Charlie Bus Production, avec son partenaire producteur Didier Ballivet, également présent à divers postes au générique de ses films (monteur, preneur de son, assistant réalisateur). Ensemble, ils ont défendu ses œuvres à elle, tout comme les courts des autres, David Ribotti (Série J, 2013) et Cécile Ragot (C’est pas une histoire d’amour, 2016). Une collaboration artistique qui s’est également épanouie au contact de divers talents, dont le directeur de la photographie Yann Maritaud, présent depuis Free Fall. Ce travail précieux mène aujourd’hui à la précision esthétique, passant du bleu au rouge, du jour à la nuit, du gros plan aux vues larges sur les décors enneigés de Slalom. L’aboutissement d’un défrichage persévérant, et le passeport pour une continuation prometteuse, celle de Charlène Favier.
 
Olivier Pélisson

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