Cahier critique 17/01/2025

"Y’a qu’à pas baiser" de Carole Roussopoulos

Une femme prend la décision de ne pas garder son enfant. Le film alterne la séquence d’un avortement mené selon la méthode Karman – alors que cette pratique est encore illégale en France – et des images de la toute première manifestation parisienne de femmes en faveur de l’avortement et de la contraception, qui eut lieu le 20 novembre 1971.

Cinq ans avant la loi Veil qui légalisa l’avortement, la pratique clandestine de l’interruption volontaire de grossesse s’était développée en France, notamment grâce à la méthode Karman qui pouvait se pratiquer hors du milieu hospitalier. En son cœur, Y’a qu’à pas baiser filme l’une de ces interventions. Huit minutes aussi crues que baignées de douceur dans lesquelles la caméra alterne les gros plans de l’épicentre de l’action et ceux de la praticienne qui explique ses gestes et fait participer la femme au processus. Huit minutes dont l’intimité n’est pas évidente à regarder en face, reproduction de L’origine du monde de Gustave Courbet qui montre en gros plan et sans détours un vagin ouvert, mais qui affichent sans fard une pratique loin de la diabolisation qu’elle subissait. Huit minutes qui viennent en contrepoint du montage, au début du film de Roussopoulos, de la condamnation dispensée au journal télévisé par le professeur Jérôme Lejeune du “sang rouge” versé par les “avorteurs en blanc” et qui, au savoir surplombant de la blouse, préfèrent les échanges autour d’un repas pris en commun après les gestes médicaux.

Entre ces paroles opposées, Roussopoulos court les rues avec sa caméra vidéo Portapak (elle fut, dit-on, la première femme à acquérir ce modèle et la deuxième acheteuse après Jean-Luc Godard !) pour suivre le cortège d’une manifestation. Des slogans plein d’esprit y réclament une loi sur la contraception des mineures et la légalisation de l’avortement. La caméra légère interroge les femmes qui observent le défilé sans vouloir y prendre part. “Elles ont raison”, disent certaines, “Ils n’ont qu’à pas baiser”, éructe une autre, qui donne son titre ironique à ce film-tract.

Chez Roussopoulos, la forme et le propos se trouvent souvent liés par la jubilation et l’humour d’un militantisme joyeux. Dans ce film qui monte la parole savante du professeur de médecine contre celle d’une femme qui raconte que son mari a découvert, stupéfait, qu’une femme pouvait jouir, la dialectique fait force de loi du pragmatisme. Cette profonde solidarité tirée du respect de l’histoire personnelle de chaque femme, on en retrouve l’esprit dans la fiction de Blandine Lenoir, Annie colère, qui, cinquante ans plus tard, remet en scène la technique d’aspiration Karman pratiquée par les militant(e)s avant la légalisation, et à laquelle Lucille Ruault a consacré une thèse dont le titre résume combien à quel point, en médecine comme en cinéma, le choix de l’instrument tient lieu de principe éthique : “Le speculum, la canule et le miroir”.

Raphaëlle Pireyre

Réalisation, scénario, image, montage et son : Carole Roussopoulos. Production : Vidéo Out. Distribution : Centre audiovisuel Simone de Beauvoir.