Cahier critique 04/09/2018

“While the Trees Sleep” d’Emilie Sabath

L’une se bat contre le KKK, l’autre est mariée à un agent du FBI infiltré. Retour fictionnalisé sur le meurtre d’une militante des droits civiques aux États-Unis, en 1965.

Mars 1965 à Selma, Alabama, a lieu l'assassinat de Viola Liuzzo, militante du mouvement des droits civiques. Vue conduisant en compagnie d'un Noir américain, elle est tuée par balles au volant de sa voiture par des membres du Ku Klux Klan. C'est en réponse à l'appel de Martin Luther King, désignant la lutte pour le droit des Noirs comme le combat de tous, que cette femme avait quitté quelques semaines auparavant sa famille à Detroit pour rejoindre le Sud. Les responsables du meurtre très vite arrêtés, le scandale provoqué par cette affaire s'enflamme encore lorsqu'on apprend que l'un d'eux, Gary Thomas Rowe, est un agent infiltré du FBI. 

Dans While the Trees Sleeptourné en Super 16, Emilie Sabath raconte ce drame, tout en élaguant les faits et l'action pour imaginer des moments qui l'auraient précédé. Elle privilégie ainsi le rendu d'une atmosphère tendue et intimiste, montrant en alternance la vie du policier et de sa femme (jouée par la réalisatrice) dans leur maison en Alabama et Viola Liuzzo, sur la route vers Selma et Montgomery, dont le seul contact qu'on voit avec son mari est au téléphone.

À travers une structure fragmentaire et elliptique, l'histoire se déploie dans une temporalité à part, qui aurait presque la forme d'un rêve. Peu de paroles sont prononcées, mais différents discours à la radio ponctuent le film comme pour remplacer ceux des personnages, et peu d'actes sont indicateurs de la situation. Il s'agit de comprendre, par des indices, la tragédie qui se prépare et dont la menace est comme électrisée par ces fossés entre les différentes scènes et ces silences entre les êtres humains. 

L'agent du FBI ne pouvant divulguer son activité à quiconque, le couple vit en effet dans une incommunicabilité de plus en plus grande à mesure que le meurtre approche, signe déjà de mauvais augure et symbole des tensions sourdes régnant dans tout l'Alabama à une époque où cette lutte politique avait déjà engrangé de nombreuses violences. Étrangement, dans ce montage parallèle, c'est le lien entre les deux femmes qui est bien plus palpable. Non pas seulement parce qu'elles sont femmes, mais parce que chacune est en recherche de quelque chose, combat, réagit, les hommes bien plus désoeuvrés et laissant le destin faire son œuvre.

Finalement, plutôt que de montrer l'horreur, Emilie Sabath privilégie les mots, ceux de Martin Luther King, pour raconter le drame : “Madame Liuzzo est allée en Alabama pour servir la Justice. Elle a été assassinée par les ennemis de la Justice. Ils ont frappé la nuit, comme ils le font toujours, car leurs actes ne peuvent faire face à la lumière du jour.” À contre-courant de ces paroles, le ciel des États-Unis est filmé à plusieurs reprises, au lever, au coucher du soleil, signe d'espérance pour un avenir meilleur.

Léocadie Handke

Réalisation et scénario : Émilie Sabath. Image : Meena Singh. Montage : Eileen Meyer. Musique : Sage Lewis. Interprétation : Betsy Moore, Émilie Sabath et Adam McCall. Production : Kim Sherman (États-Unis).