Cahier critique 23/03/2021

“Traces” d’Hugo Frassetto et Sophie Tavert Macian

Il y a 36 000 ans, dans les gorges de l’Ardèche, un animal dessiné est un animal chassé. Quand revient le temps de la chasse et de la trace, Gwel prend la tête du groupe des chasseurs tandis que Karou, le traceur, et son apprentie partent dessiner dans la grotte monumentale. Ce périple est bouleversé par un lion des cavernes.

C’est une image vieille de 36 000 ans qui a inspiré Traces au duo formé par Sophie Tavert (réalisatrice notamment du court métrage Mad) et Hugo Frassetto (dont le film de fin d’études, Traverser, avait été présenté à la Cinéfondation, à Cannes, en 2009) : celle de l’une des plus célèbres fresques de la Grotte Chauvet, le panneau des lionnes, trésor de l’art pariétal qui représente un troupeau de lions des cavernes lancés à la poursuite de bisons, mammouths et rhinocéros. Plus exactement, c’est en admirant la réplique de ce chef-d’œuvre du passé que Sophie Tavert a eu l’idée de raconter l’histoire de son auteur(e).  

Si la démarche, par définition, est tout sauf documentaire, elle imprime à Traces une force qui dépasse de loin son argument de départ – l’antagonisme entre un maître “traceur” et son apprentie, la jeune Lani, qui sent le besoin impérieux de dessiner des fauves, et non des bisons ou des mammouths comme il le lui est demandé. 
Alors que la saison de la chasse s’annonce, les deux protagonistes se rendent dans une vaste grotte où ils ont pour mission de représenter les scènes de combats entre hommes et animaux, et contribuer au succès de la tribu.  

Le film apporte ainsi sa propre interprétation des peintures préhistoriques, auxquelles il confère une fonction quasiment magique. Ce qui est dessiné prend en effet vie et s’accomplit. À moins, peut-être, que cela ne soit le phénomène inverse : dans la transe du geste artistique, le “traceur” ne peut – presque malgré lui – représenter que ce qui doit arriver. Dans les deux cas, le pouvoir de l’image s’avère essentiel et sacré.  

Si le récit reste volontairement énigmatique, avec sa dualité presque programmatique et son accomplissement inéluctable, l’univers esthétique, de même que les techniques utilisées, et jusqu’aux incantations gutturales, lui offrent un souffle épique à la fois spectaculaire et envoûtant. Cela est dû en grande partie à la magnificence des décors, réalisés à la peinture à l’huile, 
ainsi qu’au soin infini apporté aux détails, notamment dans les gestes des personnages, leurs expressions, ou le frémissement des fourrures et des peaux de bête qui les recouvrent. 

Le moment de bravoure est bien entendu celui de la réalisation de la fresque, dans l’obscurité menaçante de la caverne. Pour jouer sur les contrastes d’ombres et de lumières, et permettre aux animaux de prendre littéralement vie, Hugo Frassetto, qui est familier de cette technique, a choisi d’animer du sable, matériau souple et granuleux qui décuple la virtuosité des métamorphoses et les effets de clair-obscur. Les lionnes bondissent, leurs muscles tendus dans l’effort ; les bisons fuient, le sang jaillit ; la nature sauvage s’exprime pleinement, d’une manière saisissante qui a le pouvoir de nous projeter 36 000 ans en arrière. 

L’espace d’un instant, on a l’impression de toucher du doigt la réalité complexe et multiple d’un passé dense et redoutable qu’il nous est donné d’éprouver fugacement de l’intérieur. 
Au-delà des émotions qu’elle provoque, l’expérience, aussi rare que poignante, réaffirme alors notre lien indélébile avec cette énergie primitive qui a traversé le temps. 

Marie-Pauline Mollaret

France, 2019, 13 minutes 
Réalisation et scénario : Hugo Frassetto et Sophie Tavert Macian. Animation : Hugo Frassetto, Hannah Letaïf, Nicolas Liguori et Clémentine Robach. Montage : Cyril Besse, Christian Cuilleron, Hugo Frassetto et Sophie Tavert Macian. Son : Fabrice Faltraue. Interprétation : Émilie Charbonnier, Claudio Dos Santos, Jérôme Fonlupt et Anny Vogel. Production : La Boîte... Productions et Les Films du Nord.