Cahier critique 14/12/2021

“Tout le monde dit je t’aime” de Cécile Ducrocq

Marion, 16 ans, vient de recevoir un mot d’amour de son petit copain. Elle demande l’avis de sa meilleure amie, Joséphine. Les deux jeunes filles ne sont pas d’accord quant à l’interprétation à donner à un “je t’aime”.

Trois ans avant la réalisation de Tout le monde dit je t’aime, Cécile Ducrocq avait coécrit le scénario d’Une leçon particulière (2007) de Raphaël Chevènement. Dans ce court métrage, le trouble d’un élève envers sa professeure (également jouée par Cécile Ducrocq) est implicitement formulé par les mots d’un poème de Victor Hugo qu’ils étudient ensemble, sans que l’élève ne parvienne à exprimer ce qu’il ressent, ni que l’enseignante ne le comprenne.  

À cette situation où le non-dit nourrit le trouble répond ce premier court métrage réalisé par la comédienne et scénariste, dans lequel c’est cette fois l’explicite qui est questionné : pour Joséphine, la déclaration d’amour sans ambiguïté que son amie Marion reçoit par texto n’a pas de valeur. Elle est à la fois trop précoce et insignifiante puisque “Tout le monde dit je t’aime”. Selon Joséphine, celui qui se déclare ainsi “gâche le mot”.  

Comme chez Rohmer, les sentiments et leur expression sont sujets de rhétorique, tandis que d’autres choses se jouent de manière implicite pour les personnages et dans leur relation. À l’aune de leur éducation sentimentale en cours, chacune affine et éprouve son point de vue en même temps qu’elle le formule. La réalisatrice met ainsi en scène leur engagement dans la parole, les faisant tour à tour se mettre en mouvement et s’immobiliser, déplacements qui accompagnent le retour incessant du même sujet dans la discussion. 

Car c’est aussi un point de bascule qui nous est montré, entre l’enfance dont les visages des deux comédiennes portent encore certaines expressions – en particulier chez Marion, souvent filmée en gros plans – et l’adolescence, âge auquel on vit les expériences avec une intensité qu’elles incarnent pleinement. On retrouvera d’ailleurs cet intérêt de la réalisatrice pour ce moment d’entre-deux dans la vie des jeunes filles dans ses courts métrages ultérieurs, Fille modèle (2010) et Le pays qui n’existe pas (2012).  

La dernière séquence du film raconte avec beaucoup de justesse cet oscillation entre deux âges qui les voit aussi passer d’un registre à l’autre avec légèreté. À la tension qui précède leur séparation devant le porche du collège succède en effet immédiatement la gaieté enfantine avec laquelle Marion lance sa déclaration d’amour à Joséphine, et qui semble annuler le sérieux de leur échange. Leur complicité est rétablie : comme si, en attendant de savoir si tout le monde dit “Je t’aime”, elles jouaient encore à “Jacques a dit… je t’aime !”. 

Anne-Sophie Lepicard 

France, 2010, 6 minutes.
Réalisation et scénario : Cécile Ducrocq. Image : David Chizallet. Montage : Damien Maestraggi. Son : Yohann Angelvy et Emmanuel Bonnat. Interprétation : Romane Barron et Lola Iteanu. Production : Année zéro.