Cahier critique 10/06/2020

“Pauline” de Céline Sciamma

Le seul et unique court métrage de Céline Sciamma.

La découverte du visage et du récit de Pauline ressemble à une échappée dans l’un des carnet de croquis de Céline Sciamma. Réalisé en 2009 juste après son premier long métrage, Naissance des pieuvres, et dans le cadre du concours de scénarios “Jeune et homo sous le regard des autres” lancé à l’époque par le ministère de la Santé, il s’agit là d’une des rares formes courtes d’une cinéaste à présent saluée dans le monde entier. Couronnée l’année dernière par le Prix du scénario à Cannes pour son Portrait de la jeune fille en feu, l’envolée de cette carrière s’est produite de concert avec la montée des dénonciations publiques du mouvement #MeToo, en prise directe avec les thèmes fondateurs de son cinéma : le désir féminin, les entraves liées à la notion de genre, les normes aliénantes distillées par le patriarcat. Au moyen d’un dispositif dépouillé à l’extrême, Pauline dessinait alors déjà le portrait d’une autre jeune fille en proie aux doubles feux du désir et de l’opprobre.

Asservie par ses amours douloureuses pour un homme marié chez Charline Bourgeois-Taquet (dans le court métrage Pauline asservie, 2018), Anaïs Demoustier interprète ici une jeune fille qui livre le récit de son émancipation. Dans un unique plan séquence de huit minutes, elle raconte dans un monologue face caméra les prémices de son désir, les mesquineries de ses proches face à son homosexualité. Récit de soi, petit village, peurs déguisée en haine : une série d’éléments qui rappellent le travail d’Annie Ernaux. La forme extrêmement simple adoptée ici par Sciamma rejoint le projet de l’écrivaine et son écriture dépouillée, “plate” comme elle la nomme elle-même, pour restituer sans fard son expérience du réel. Comme Ernaux, Sciamma demeure elle aussi fidèle à des territoires qu’elle explore plus intensément film après film.

Le regard de Pauline se trouble dans l’évocation de souvenirs douloureux, de la honte et du dégoût de soi. Un visage, un corps et des mots : la simplicité désarmante du film brode une intimité subtile avec le spectateur ; on s’assoit et on écoute. Dans l’œuvre de Sciamma, on scrute beaucoup, et ce faisant on apprend à s’interroger sur l’héritage qui construit nos regards. Ici, on écoute donc aussi, comme dans ce que proposait par exemple la cinéaste Amandine Gay avec son documentaire Ouvrir la voix, composé exclusivement d’entretiens face caméra avec des femmes racisées, qui expriment les discriminations subies au quotidien.

Pauline, allongée de tout son long dans le cadre, semble se confier à une caméra confidente, en qui elle place sa confiance. Mais elle n’est pas seule. Une oreille amie l’écoute hors champ, qui n’apparaîtra qu’à la dernière seconde, en caméo d’espoir surprise, comme une preuve que le trajet difficile accompli pour quitter un environnement toxique l’a conduite au bon endroit. Les rires complices des jeunes filles attendront le noir du générique pour s’y réfugier. Parmi les récits face caméra qui peuplent l’histoire du cinéma, rares sont ceux qui se présentent à l’horizontal. Si l’on peut y voir un clin d’œil au divan d’un psy, on peut aussi penser à l’horizontalité comme à la mise en espace de l’égalité. Ainsi, cinéaste, personnages, caméra et spectateur sont-ils placés au même niveau. Pauline esquisse déjà l’ambition des films de Céline Sciamma, être refuge, présenter l’égalité comme une rive secrète, charnelle et désirable.

Cloé Tralci

Réalisation : Céline Sciamma. Scénario : Daphné Charbonneau. Image : Julien Poupard, Ronan Boudier et Élie Girard. 
Montage : Julien Lacheray. Son : Pierre André et Philippe Charriot. Interprétation : Anaïs Demoustier et Adèle Haenel. Production : AMDA Production.