Cahier critique 16/01/2024

"Mourir en macédoine" de Claude Duty

Dans une cuisine laboratoire, la fin tragique de légumes suicidaires !

Si l’on découvre Mourir en macédoine seulement en 2024 – ou si on le revoit, d’ailleurs –, il convient d’abord de replacer ces trois minutes dans la carrière de Claude Duty, si familier au secteur du court métrage que sa propre figure semble désormais plus identifiée que ses réalisations. Ce film qui se rattache au genre de l’animation, plus particulièrement de la technique de l’image par image, suit l’un des jalons importants de sa filmographie, en prises de vue réelles, à savoir Les énervés de Jumièges, qui date de 1986.

Cette période de la seconde partie des années 1980, il faut le repréciser aussi, était celle des hautes eaux du film-gag, parfois basé sur l’exploitation d’une simple idée. Une mouvance en partie axée autour du réalisateur et producteur Yann Piquer l’a grandement illustré – parfois, objectivement, avec réussite. Claude Duty, donc, s’y inscrit, alors que son tout premier court date d’une quinzaine d’années et qu’il en compte déjà dix à son actif. Son dispositif est volontairement basique, dans le décor d’une cuisine aux carrelages nets et à l’atmosphère aseptisée, où se fomente un drame, à savoir un “génocide” végétal. Du vert, du rouge, de l’orange tranchent sur le blanc du décor. Une belle laitue, une tomate, une carotte. Et un coupeau tranchant. Les éléments du massacre sont posés…

Évidemment, il a été troublant assez vite que le titre était prémonitoire, par la connotation géographique qu’il induisait, en plus de la salade du même nom. À l’époque, la Macédoine n’était pas l’État indépendant que l’on connaît aujourd’hui, mais appartenait à la Yougoslavie, qui allait sombrer dans plusieurs terribles années de guerre à partir de 1991. Soit peu de temps après la carrière de ce film, emblématique de la naissance du Réseau alternatif de diffusion alors créé par L’Agence du court métrage sur le principe du complément de programme.

Mourir en macédoine joue aussi, bien sûr, de sa bande sonore incluant râles de douleur, comme dans un giallo, et s’achève sur un travelling dans les rayons de conserves d’un supermarché, résumant la cruauté ordinaire de nos sociétés à l’ère de la grande consommation. Un clin d’œil caustique, parfaitement en phase avec l’esprit de la maison de production du film, les mythiques “trois A”, que dirigeait Marcelle Ponti, épouse de Jacques Rouxel, créateur des Shadocks, grands contempteurs des us et coutumes contemporains.

Et puis il fallait bien une chute, annoncée cette fois par des cris d’enfant appelant sa mère, en réalité un petit pois resté tout seul sur un rayonnage et faisant plaisamment écho à un détail précis du Foutaises de Jean-Pierre Jeunet, qui date de la même année.

Signalons enfin, pour compléter le paysage familial, que le chef-opérateur du film n’était autre que le cinéaste Guy Jacques, regretté auteur notamment d’un autre film en stop-motion, le classique L’invité (1984), et que l’univers de la cuisine devait se voir à nouveau visité par Claude Duty dès 1990 avec Ménage à froid, autre film très court (4 minutes), également produit par AAA.

             Christophe Chauville

France, 1988, 3 minutes.

Réalisation et scénario : Claude Duty. Image : Guy Jacques. Montage : Agnès Mouchel. Son : Jean-Marc Deutere. Musique originale : Jean-Marc Deutere. Production : AAA Production.