Cahier critique 01/05/2019

“Martin pleure” de Jonathan Vinel

Un univers créé autour du jeu GTA 5.

Les réalisateurs de Jessica Forever ne signent pas toujours leurs films à quatre mains. Martin pleure fut le deuxième court métrage, après Play (2011), que Jonathan Vinel réalisa seul. Martin pleure porte néanmoins la marque de ce qui, au fil des films et ce, jusqu’à Jessica Forever, constitue la base du cinéma de ces deux jeunes auteurs : une mise en scène s’appuyant sur la voix off, un schéma narratif tendu et minimal, un romantisme fleur bleue entremêlé à une attirance pour les armes et les uniformes, pour le feu et le sang. Les films de Poggi et Vinel sont des manifestes. Le cœur d’une jeune génération qui ne cesse de crier, de souffrir, de (se) battre, de saigner, et s’épuise in fine dans une course, voire un combat homérique.

Dans Martin pleure, au petit matin, le protagoniste éponyme s’aperçoit que tous ses amis ont disparu. Il tape contre les murs de sa chambre. Il s’en prend, façon Fight Club, aux passants dans la rue. Il tire au bazooka sur des éoliennes. Il conduit un bolide de course et se fracasse dans les montagnes. Il renaît de ses cendres, se relève et se bat à nouveau. Il reçoit plusieurs balles, saigne, se sert de plusieurs armes et tire sur les flics. Et puis, il finit par s’échapper, se retrouve face à la mer, prêt à en finir, à faire le grand plongeon.

Martin pleure est un “machinima”, c’est-à-dire un film réalisé avec un moteur de jeu vidéo. Exception faite du plan final qui montre les amis disparus – les fantômes marchant sur un pont –, toutes les images du film sont extraites du jeu vidéo Grand Theft Auto V. Une parenthèse s’impose, non pour résumer ce titre vendu à des millions d’exemplaires, mais pour rappeler que le jeu GTA 5 peut être abordé en mode éditeur : un mode dans lequel le joueur compose son univers. Il décide et dessine quels seront ses acteurs (avec flic ou sans…) et quels seront le mobilier et l’atmosphère de ses décors. Ce faisant, en mode éditeur ou histoire, le joueur peut aller jusqu’à s’abstraire du jeu lui-même, c’est-à-dire ne plus vraiment jouer à GTA tel quel, mais décider de se balader dans cet univers imaginaire, créant de petites séquences où il marche, passe devant un corbillard, traverse un incendie ; les possibilités sont illimitées. Ces séquences détournées en mini-films sont communément appelées des “machinimas”.

Dans Martin pleure, Vinel essaie, comme il nous le confiait en juillet 2017 (voir Bref n°122), “d’articuler des problématiques éternelles avec les outils du quotidien. C’est un mélange entre des choses hyper universelles et ancestrales et de la technologie.”

L’image issue du jeu vidéo a ceci de grisant qu’elle déréalise la réalité au sens où elle mime celle-ci, mais de manière très imparfaite (animation sans corps et transparente) et en même temps, elle propose une quintessence de cette réalité (ne reproduisant que des stéréotypes de gestes ou d’expressions de visage). Ainsi, comme Vinel l’a très bien vu, le moteur de jeu de GTA offre un story-board infini, un livre d’images, puits ou réserve des Danaïdes. À partir de là tout n’est que montage et effets Koulechov démultipliés : puisqu’à la strate de l’agencement des images s’ajoutent en surimpression celle des musiques employées (plus d’une dizaine de titres pour un film de moins de vingt minutes, c’est beaucoup), ainsi que celle des voix off (féminine et masculine) entrecroisées. 

Travailler autour de “coquilles vides” et tenter de faire naître des émotions, c’est peut-être ce qui caractérise aujourd’hui encore le projet de Poggi et Vinel ; un projet qui consiste métaphoriquement ou directement à exprimer l’envers du décor (la souffrance, la mort, la solitude) ; un geste qui n’est certes pas sans ratés, ni faiblesses, mais qui, dans son ensemble, se donne entièrement, sans arrière-pensée, ni double jeu. Ainsi teinté de son romantisme noir, hanté par ses fantômes, Martin pleure n’est pas un “machinima” comme les autres, mais déjà un grand petit film de cinéma. 

Donald James

Réalisation : Jonathan Vinel. Montage : Caroline Poggi et Jonathan Vinel. Son : Lucas Doméjean, Daniel Gries et Victor Praud. Interprétation : Paul Hamy, Clémence Diard et Sarah-Megan Allouch. Production : Ecce Films.

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