Cahier critique 17/10/2023

"Mars exalté" de Jean-Sébastien Chauvin

Un homme endormi rêve d’une ville à la tombée du jour.

Avertissement : certaines images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs

En 2022, avec deux œuvres aussi différentes que complémentaires, le cinéma de Jean-Sébastien Chauvin – qui fut par le passé défendu ou invité en ces pages – nous a semblé se réinventer via la mise en scène frontale d’un désir soudain moins théorique que celui transpirant du final halluciné des Filles de feuson mémorable premier film. Un peu comme si s’estompaient les filtres cinéphiliques (le romanesque exalté de Brisseau dans Les filles de feu2008, le cauchemar lynchien dans La tristesse des androïdes, 2011), le conte spielbergien dans Les enfants (2014) et que se révélait, dans une simplicité d’exécution nouvellement apprivoisée, une maturité de regard jusqu’alors inédite. Si la périphérie nocturne de Mars exalté semble bien étrangère à la lumière méditerranéenne du Roi qui contemplait la merces deux œuvres ne cessent pourtant, à nos yeux, de dialoguer : dans leur manière d’envisager un corps masculin iconisé d’abord, dans leur façon de brouiller les temporalités ensuite. Deux films comme des songes invitant le spectateur à lâcher prise. C’est particulièrement vrai du premier, geste radical qui, suivant la respiration d’un homme qui dort, rêve et s’abandonne, redouble à bien des égards l’expérience du spectateur dans la salle de cinéma (lequel s’abstrait de sa vie, la met entre parenthèses, voire se laisse parfois gagner lui aussi par le sommeil). Ici, la temporalité questionne constamment sa linéarité. Est-on la nuit, est-ce l’aube, remonte-t-on le temps ? Cet environnement est-il celui du dormeur ? Est-ce son rêve que le montage convoque ? Les repères spatiotemporels se brouillent, comme déjà dans Les filles de feu

Logique onirique partagée par Le roi qui contemplait la mer qui, tel La jetée de Chris Marker, s’ouvre sur l’évocation d’une image (un homme hâlé effectuant des exercices de musculation face à la mer) par une voix off au statut ambigu. Cette vision, le personnage principal n’aura de cesse de la poursuivre pour s’y confronter en passant du statut de voyeur à celui d’acteur, de celui d’étranger à celui d’amant. Quelques détails viennent toutefois suggérer que la rencontre a peut-être déjà eu lieu ou qu’elle peut n’avoir été que rêvée. Disparition, fantôme, fantasme : si ces motifs empruntent au fantastique, la beauté du film est de ne rien dévoiler clairement, de procéder par petites touches diffusant le trouble (significativement, une scène muette suggérant un drame auquel, bizarrement, on ne reviendra plus). 

Aussi mystérieux que fascinants, aussi déstabilisants qu’enveloppants, ces deux courts métrages primés notamment à Côté court justifiaient bien que l’on rencontre à nouveau leur auteur. 

Stéphane Kahn

Article paru dans Bref n°128, 2023.

France, 2022, 17 minutes.
Réalisation : Jean-Sébastien Chauvin. Image : Maxime Berger. Montage : Patric Chiha. Son : Damien Boitel et Xavier Thieulin. Interprétation : Alain Garcia Vergara. Production : Venin Films.