Cahier critique 22/08/2023

"Les vacances" d’Emmanuelle Bercot

À la venue des vacances, Anne n’a pas assez d’argent pour emmener sa fille, Mélody, passer quelques jours loin de la petite ville de province où elles vivent. Elle se heurte à l’incompréhension de sa fille et va tout faire pour trouver la somme nécessaire.

Sans début ni fin véritable, Les vacances d’Emmanuelle Bercot suit un cours chaotique et pénétrant. En cette veille de vacances, à la cantine de l’école où elle fait ordinairement la plonge, une femme apprend que sa collègue vient d’obtenir l’avance qu’elle-même espérait demander. Cette brève et douloureuse impulsion suffit à lancer le récit et plus que d’une histoire simple, il est question ici de la description attentive et fidèle d’une vie de grisaille.

La vitalité du film tient dans la façon rapide et concise avec laquelle Emmanuelle Bercot développe son sujet, jouant sur un registre peu habituel : de retour chez elle, notre “héroïne” n’a pas le cœur à annoncer la “mauvaise” nouvelle à sa fille, toute excitée qu’elle se trouve à l’idée de partir en vacances. Mais ce genre de secret ne dure qu’un instant, ce maigre argent devient vite l’objet de toutes les préoccupations, et l’on craint un moment qu’il ne devienne aussi celui d’un suspense faussé — où trouver l’argent pour partir ? — qui mettrait le film à côté de son but. Heureusement le propos se niche ailleurs, dans l’intimité visuelle des personnages, dans les regards qui se perdent parfois dans le vague et expriment de manière rentrée des sentiments rares.

Quelques mots distillés dans le dialogue permettent au spectateur de mieux appréhender le contexte et le paysage affectif du film sans pour autant céder au gros œil réaliste de la caméra. Les vacances regorge ainsi de courtes saynètes où la justesse des notations fait souvent mouche, comme ce moment où la mère, restée dans la rue à savourer seule une cigarette, est soudain perturbée par la voix off d’un homme qui lui propose “d’envoyer la petite à la mer” à quoi elle réplique sèchement : “j’tai dit que j’lemmène.” Au-delà de la matière scénaristique qui pénètre alors le récit sans pour autant l’étouffer, cette courte scène, assurément l’une des plus réussies, donne au film sa tonalité âpre et malaisante, qui montre combien est difficile à exprimer la dignité blessée. L’épaisseur dramatique du film procède d’une interprétation à la fois tendue et cassée qui traduit d’instinct les petits gestes et les mimiques du désarroi et de la solitude, imposant d’emblée quelque chose de l’ordre du vivant, un déséquilibre attachant. Le film d’Emmanuelle Bercot n'en fait guère en effet, fidèle à la progression limpide qu’il s’est fixé, et lorsque le miracle se matérialise enfin par un billet de cinq cent francs soutiré à un banquier conciliant, il ne dure lui aussi qu’un instant, celui que prend la mère pour se laisser tenter par la chance au bonneteau, ce jeu de cartes qui toujours finit mal. Cette séquence couvre à elle seule la durée du film et introduit à nouveau cette sorte de gravité qu'égrenait le début des Vacances, mais peut-être y manque-t-il le délicat sourire de l’ironie.

Dans cette scène de retrouvailles sur laquelle se referme alors le film, où cette chanson fredonnée par Barbara agit comme un baume sur les plaies ouvertes des deux personnages féminins, réside peut-être la vraie nature de ces Vacances : un film sensible et proche qui force la sympathie et rend délicate toute approche critique.

Vincent Vatrican

Article paru dans Bref n°37, 1998.

Réalisation : Emmanuelle Bercot. Scénario : Emmanuelle Bercot et Marcia Romano. Image : Stephan Massis et Crystel Fournier. Montage : Julien Leloup. Son : Pierre André et Navjol Hansra. Interprétation : Catherine Vinatier, Isild Le Besco et Béatrice Talman. Production : La Fémis.

France, 1997, 17 minutes.