"Les héritières" de Hélène et Marie Rosselet-Ruiz
Hélène et Marie sont sœurs, et ça se voit. Elles ont bientôt 30 ans et financièrement, elles galèrent ! Alors quand elles apprennent en plein été, l’existence d’un héritage surprise, elles décident de partir à sa découverte. Le road trip se révélera être l’occasion pour elles, de se retrouver, de vivre un moment privilégié ensemble mais aussi, de régler leurs comptes.
En avoir (ou pas). En 1995, Laetitia Masson débarquait dans le jeune cinéma français avec le portrait éclatant et mélancolique de deux amoureux déclassés. Le film, premier long de son auteure, au beau titre désabusé, regardait alors avec acuité, tendresse et humour la France de ces années-là et sa jeunesse précarisée. Le contexte social s’y révélait plus comme une donnée intégrée, essentielle à l’appréhension des questionnements de ses jeunes personnages en pleine formation que comme un argument obligé du “film à sujet”.
Les héritières a beau être loin du film de Masson (il est court, d’aujourd’hui, co-réalisé, incarné par des sœurs jumelles et porte irrémédiablement en lui la trace de ce lien indéfectible), c’est un film aux qualités proches, qui ne cesse de se demander : c’est quoi, en avoir ou pas ? Et surtout : c’est quoi, avoir de l’argent ou ne pas en avoir en 2020 ? Qu’est-ce que ça change ? Est-ce que ça compte ? En l’occurrence, ici, oui, ça compte puisque, dès l’ouverture du film, on ne parle que de ça : on compte le soir dans un petit hôtel, le temps raisonnable de sommeil qu’il faudra à Marie et Hélène pour reprendre la route du lendemain qui devrait les mener au mystérieux héritage que leur ont laissé leurs parents ; on compte le moindre centime qui permettra d’assurer les frais de ce road-trip à la poursuite de ce qu’elles fantasment comme un trésor ou peut être de ce qu’elles recherchent comme on cherche sa maison…
Compter tout, tout le temps. Si la question est en partie financière, elle se révèle également affective : Les héritières ne précise jamais totalement l’enjeu mais à plusieurs reprises on entendra Marie (moue et maladresse gracieuse d’un personnage de fille-enfant) dire à sa sœur Hélène (qui joue avec malice l’agacement contrarié propre à la relation fusionnelle) qu’elles sont désormais seules, livrées à elles-mêmes, “sans papa et maman.” Alors, comme les orphelines d’un conte pour enfants, ceux qui font sourire mais surtout pleurer, Marie et Hélène font leur chemin, vont de routes en aires d’autoroute, de chambres en jardins où planter leur tente. Parfois, elles se chamaillent, règlent leurs comptes de jumelles, parfois elles s’amusent aussi de la cocasserie de la situation. Les deux sœurs réalisatrices se débrouillent avec tout ce qui leur manque, elles font avec ce qu’elles ont – pas trop d’argent – et avancent, petite équipe de tournage ouverte aux intempéries du réel.
Les héritières est un film qui fait aussi avec ses propres moyens, système D oblige, pour écrire sa propre langue, son mouvement buissonnier, son récit de soi brouillé, son maillage de sentiments et de réalité sociale. Héritier de rien du tout, il écrit avec ce qu’il a. Ce qui fait toute sa singularité.
Marilou Duponchel
France, 2020, 29 minutes.
Réalisation et scénario : Hélène et Marie Rosselet-Ruiz. Image : Maxence Lemmonier. Montage : Nathan Jacquard. Son : Fabien Beillevaire, Geoffrey Perrier et Clément Ghirardi. Musique originale : Maxence Dussère. Interprétation : Hélène et Marie Rosselet-Ruiz. Production : Orphée Films.


