"Les démons de Dorothy" de Alexis Langlois
Dorothy se marre en écrivant son scénario. Mais sa productrice lui coupe l’envie de rire : va falloir arrêter les comédies queer et faire des films universels ! Pour ne pas sombrer, Dorothy se réfugie dans sa série doudou, Romy contre les vampires. Mais ses démons ont décidé de lui rendre visite...
Dorothy écrit un scénario dans une chambre saturée de fuchsia, sur son grand lit qui semble niché dans un cosmos punk, où des posters de Magdalena Montezuma, icône queer de Schroeter et Fassbinder, tapissent les murs. C’est probablement la Dorothy du Magicien d’Oz, jeune fille encore innocente qui voyage dans un royaume magique – ici son script, qui prend vie en même temps qu’il s’écrit. Le film rêvé, Bikeuses amoureuses, où deux motardes aux poitrines “illimitées” chevauchent des bécanes dans un monde rose bonbon et pailleté, prêtes à en découdre avec les hommes hétérosexuels. Mais tout coupe court quand la productrice de Dorothy lui apprend qu’elle va devoir cesser ses comédies militantes et faire des films susceptibles de toucher un plus grand public.
Alors, Dorothy s’ouvre une grande canette de Heineken, qu’on imagine parfaitement tiède, et se lance un épisode de Romy contre les vampires. C’est une variation limpide de la série de Joss Whedon, un des nombreux pastiches qu’Alexis Langlois se plaît à mettre en scène (la savoureuse starlette et précoce cinéaste Xena Lodan n’est par exemple qu’un avatar à peine maquillé de Xavier Dolan), mais qui est probablement la source des Démons de Dorothy. Des êtres maléfiques vont en effet peupler la chambre de la jeune fille, de la même manière que des angoisses et des peurs étaient personnifiées en démons dans Buffy contre les vampires, ode rétro aux mélanges de genres. C’est ainsi que Lio, époustouflante, se transforme en mère castratrice et dépréciante, avec des faces frémissantes et épouvantables.
Mais Les démons de Dorothy va bien plus loin qu’un cauchemar queer sans concession, aussi trivial qu’hardcore. Il est un film qui raconte un film en train de se faire (il y est sans cesse question de financements, de naissance de l’art) contre vents et marées, avec des images délirantes comme des cris contre la précarité et que le cinéma français ne produit que trop rarement. Avec une demi-douzaine de courts métrages, l’œuvre d’Alexis Langlois dessine progressivement l’aube d’une révolution : faire de la fiction trans validée par les commissions. Sinon, “on va tourner à l’arrache, comme Chantal Akerman ou Lizzie Borden”, clame Dorothy. Avec la réécriture, pour ne pas dire la régression du script, qui se désaxe de la marge vers la norme, il est difficile de ne pas voir autre chose qu’un autoportrait d’Alexis Langlois lui-même, qui va bientôt vivre une scène de son film : une séance fantasmée au Festival de Cannes, où l’artiste est confrontée à son œuvre projetée, tiraillée entre les idéaux et les bureaucrates, tandis que les diables la dévisagent sur les sièges de cinéma. Cette odyssée en latex, burlesque et sauvage, ne réclame finalement qu’une chose : de libérer les monstresses. Et c’est dans quelques jours sur la Croisette.
Arnaud Hallet
France, 2021, 28 minutes
Réalisation : Alexis Langlois. Scénario : Alexis Langlois et Carlotta Coco. Image : Marine Atlan. Montage : Alexis Langlois et Gabriel Gonzalez. Son : Olivier Pelletier, Armin Reiland et Thibaut Macquart. Musique originale : Matthieu Lechowski, Sugar Pills, Rebeka Warrior et Lio. Interprétation : Justine Langlois, Nana Benamer, Dustin Muchuvitz, Raya Martigny, Sonia Deville, Romy Alizée, Camille Fievez, Carlotta Coco, Rose Walls, Imis Kill et Odin Doucet. Production : Les Films du Poisson et Melodrama.


