"Léo la nuit" de Nans Laborde-Jourdàa
Paul ne sait pas dire non. Il passe de job en job, de bras d’homme en bras d’homme sans savoir de quoi demain sera fait. Ce mercredi, il doit garder son fils de huit ans qu’il n’a pas élevé et qu’il a eu avec Assa, une chirurgienne plus âgée que lui.
La route en voiture, début du jour, la lumière perce sous les nuages lourds, et Big in Japan, le tube eighties d’Alphaville, déploie sa mélancolie. “On va partir quelques jours, on va se débrouiller…”, dit Paul, emmenant son fils vers un ailleurs qu’il ne connait sans doute pas encore. C’est déjà la fin de Léo la nuit, mais c’est peut-être aussi seulement son début.
Paul est un être de fuite, un équilibriste qui retombe toujours sur ses pattes, comme un félin. Il construit sa vie au quotidien comme on fabrique des rêves, un imaginaire que seuls les enfants connaissent. Il a beau ne pas avoir élevé son fils de huit ans, une connexion demeure entre eux. Le sentiment de liberté, l’éloge de la fugue. Léo sera maharadjah grâce au papier toilette ; Paul ratera son cadeau d’anniversaire, mais réussira sa nuit. Peu importe s’il a asphyxié les souris qu’il comptait lui offrir, il lui transmet le meilleur de la vie, le goût de la diversion et de l’inattendu.
Il est doux et fort de revoir Léo la nuit en ayant en tête Boléro tant les deux films de Nans Laborde-Jourdàa dialoguent entre eux et cultivent la force insoupçonnée de faire exploser les conventions. De ne pas se soumettre aux codes narratifs traditionnels et de construire une intensité du sensible. On a le sentiment en voyant les films du cinéaste, que la vie est plus forte que tout, qu’elle est un torrent impétueux. Léo la nuit ressemble à un tour de passe-passe, il nous fait croire qu’un personnage qui se laisse porter par les flots a peut-être secrètement tout organisé de sa vie, que la passivité peut être active. Il nous fait penser qu’un film comme un homme peuvent tous deux prendre leur temps tout en nous faisant croire que l’un comme l’autre ont traversé en même temps toute une série de péripéties.
Dans Léo la nuit, Nans s’implique totalement en interprétant Paul, garçon éminemment sexuel, aimanté par le désir des autres. L’un veut son sexe, l’autre son cul ; d’autres veulent simplement son bonheur ou lui pardonnent tout. Un véritable personnage caméléon, à l’image de celui qu’on retrouve dans l’aquarium du générique du début sur l’étrange chanson de Lio You Go to my Head. Paul, lui, ne change pas de couleurs, mais se protège sans doute de la fureur du monde, tout en entraînant son fils dans ses aventures, le temps d’une nuit et sans doute plus.
Bernard Payen
France, 2021, 23 minutes.
Réalisation et scénario : Nans Laborde-Jourdàa. Image : Cyrille Hubert. Montage : Jeanne Sarfati. Son : Clément Lemariey, Antonin Vivet et Thibaut Macquart. Interprétation : Nans Laborde-Jourdàa, Cyusa Ruzindana Rukundo Marcou, Marie-Sohna Condé, Margot Alexandre, Grégoire Monsaingeon, Laure-Lucile Simon, Vincent Steinebach et Sunny Suits. Production : Paraíso Production.


