Cahier critique 08/04/2020

“Le batteur du Boléro” de Patrice Leconte

Plan rapproché sur le tandem Leconte-Villeret…

Un critique de cinéma “old school” n’ayant biberonné que du cinéma art et essai hardcore – il y en a encore ? – évacuera un film du type du Batteur du Boléro d’un simple revers de main, en vous rappelant que ce film a été réalisé par Patrice Leconte, soit, pour lui, un demi-réalisateur, voire un tiers de cinéaste. Et il vous le dira sans même avoir vu les œuvres dudit incriminé. Or, on l’oublie souvent, les courts métrages ont cet avantage de pouvoir être vus sans que la signature ne constitue une boussole critique. Ils peuvent certes être reliés à une grande œuvre en construction – on ne manque pas de le faire ici, dans ces colonnes, à travers la rubrique “Du court au long” –, mais ils peuvent également s’apprécier comme des éléments situés hors champ. D’une certaine manière, les courts métrages sont des anomalies dans la grande industrie commerciale du cinéma. Et c’est aussi pour cela qu’on les aime.

Sans doute faut-il voir Le batteur du Boléro sous cet angle. Une anomalie, une boutade, un amusement gentiment décalé. D’autant qu’une fois passées les huit minutes qui constituent la durée de ce métrage, on se dit qu’il ne s’est pas passé grand-chose, que le scénario ne devait tenir que sur une ligne. En effet, ce Batteur du Boléro pourrait paraître assez plat ou simpliste. Il peut se résumer ainsi : un plan-séquence sur le percussionniste d’un grand orchestre symphonique interprétant le Boléro de Ravel. Néanmoins l’ensemble n’est pas pour autant dépourvu d’un horizon d’attente dramatique à dimension plurielle, sensuelle et explosive. Sans aucun doute, l’ombre d’Alfred Hitchcock hante ce film.

Le meurtre aura-t-il lieu lors du coup de cymbales comme dans L'homme qui en savait trop ? Ou bien s’agit-il d’un air à apprendre par cœur (Une femme disparaît) ? Le dénouement, on le sent, sera orchestral, musical, et on attend que l’acteur cligne un peu trop des yeux pour qu’il se dévoile (Les 39 marches) et que la police arrive. La monotonie du rythme, le battement de la caisse claire, renforcent et amplifient cet horizon d’attente.

Hors champ, le chef d’orchestre Laurent Petitgirard est aux commandes. C’est un acteur essentiel. Sans lui, sans la musique, pas de film. D’autant que l’œuvre, le Boléro de Ravel, est tout sauf une pièce molle. Si c’était un personnage, ce serait Spartacus. On se trouve à ce moment clé d’une libération, d’une explosion en devenir. Or, on le sait, on le voit, Leconte a opté pour une interprétation à contre-emploi, celle de Jacques Villeret, acteur aujourd’hui quelque peu oublié, rondouillard, plus populaire que hype, qui a certes commencé sa carrière chez Rozier et Stévenin mais qui l’a surtout poursuivie dans des rôles de bouffons (La soupe aux choux, Le dîner de cons).

Au début des années 1990, quand Leconte demande à Villeret d’interpréter ce rôle, le comédien se trouve à l’acmé de sa carrière. Avant le précipice. Il fait encore des va-et-vient entre la scène de théâtre et les plateaux de cinéma. Sur scène, il poursuit alors son marathon (qui dura plusieurs années) avec l’interprétation de La contrebasse, son grand succès, une pièce de théâtre pour un seul comédien. Deux heures durant, il fait face à son public. De la contrebasse à la caisse-claire, Leconte joue sur une inversion des rôles, un autre contre-emploi : le naïf et loquace Villeret paraît ici entièrement muet et muré. L’acteur amateur de l’absurde, si terrien, semble coupé de ses amarres, tel un naufragé (de l’île à la tortue), lunaire, abstrait, statufié. C’est la figure du clown triste, de l’acteur qui nous a enchanté et qui se trouve démasqué dans toute sa mélancolie et son désenchantement.

Donald James

Réalisation et scénario : Patrice Leconte. Image : Ricardo Aronovitch. 
Montage : Dominique Auvray. Son : Paul Laine. Musique : Maurice Ravel.
Interprétation : Jacques Villeret. Production : Zoulou Films.