"La nuit américaine d’Angélique" de Pierre-Emmanuel Lyet et Joris Clerté
Un film sur un film sur un film. Un film sur l’envie de cinéma.
Le livre Ils ne sont pour rien dans mes larmes d’Olivia Rosenthal (voir Bref n° 103) est un recueil d’entretiens avec des spectateurs dont la vie a été bouleversée par un film. Ces récits ont été adaptés au cinéma, entre autres, par Laurent Larivière (Les larmes, 2010, voir Bref n° 95), et aujourd’hui en animation par Pierre-Emmanuel Lyet et Joris Clerté.
Leur film, La nuit américaine d’Angélique, met en images le témoignage d’Angélique qui a décidé de devenir scripte à la vision de La nuit américaine de François Truffaut (1973). Cette dernière nous fait part de sa perception du film – commentaires, entre autres, sur les acteurs Nathalie Baye et Bernard Ménez – en y imbriquant des considérations plus personnelles (son contexte familial, son rapport au père, etc.). L’animation en noir et blanc illustre ses mots à la lettre, dévoilant, tel un théâtre d’ombres, le cheminement de sa pensée. Un mot seul ou une image ne peuvent suffire à en rendre toute la complexité. Ici, l’association poétique des deux permet de remplir la place laissée vacante.
Le film superpose ainsi le récit d’Angélique et des extraits du film de Truffaut. La scène du chat est emblématique. Sur l’écran, un chat ronronne. Angélique en off rejoue une réplique du film : “Je t’avais dit de prendre deux chats, c’était plus sûr.” Angélique dépose une coupelle de lait devant le chat. Les personnages deviennent des ombres chinoises. En off, elle énonce : “Je crois que je voulais être scripte pour construire quelque chose avec une équipe quand tout autour de moi était en train de se défaire.” Le chat boit le lait sous les projecteurs et la caméra, toujours en ombres chinoises. Ce théâtre d’ombres disparaît brutalement lorsque le père, qui quitte le domicile conjugal, pose bruyamment un carton à côté du chat. Cette contamination des différents niveaux de récits restitue la complexité du témoignage qui navigue entre faits réels, souvenirs plus ou moins reconstruits et fantasme pur et simple.
Le cinéma est illusion ; il se joue de nos sens, à l’instar de cette fausse nuit cinématographique créée en plein jour. Et parce qu’il touche au plus intime, il peut aussi changer notre vie.
Sylvie Delpech
Voir Bref n°109, p.42, 2013
Réalisation et illustration sonore : Pierre-Emmanuel Lyet et Joris Clerté. Texte : Olivia Rosenthal. Animation : Christian Desmares et Jean-Yves Castillon. Set up marionnette : Damien Gaillardon. Théâtre d’ombres : Joris Clerté, Pierre Emmanuel Lyet, Virginie Giachino et Laelia Salvan. Image, compositing et conformation : Stéphane Jarreau. Musique : Joris Clerté. Son : Tabaskko, Bruno Guéraçague et Martin Chapel. Interprétation : Louise Bourgoin. Production : Senso Films et Donc voilà Productions.


